Sixième Flotte – Claystone

Des pirates.

Le constat était sans appel. Les deux navires qui avaient surgi dans les champs radar du petit yacht avaient une trajectoire d’interception optimisée. Plus rapides, et probablement dotés d’un armement redoutable, les vaisseaux ne laissaient que peu de choix quant aux réactions. Un signal de communication émana du vaisseau qui coupait la route. L’homme prit la communication. Seuls les canaux audio étaient activés. Le pirate parlait en basic.

–          Vous connaissez les conditions. Arrêtez vos moteurs et préparez-vous à nous recevoir à bord, sans quoi votre destruction ne profitera à personne.

La femme regarda son compagnon. Il acquiesça. Elle activa son microphone, prenant la voix et l’accent d’une humaine du centre de la Fédération.

–          Ne tirez pas, nous mettons en panne. Je suis certaine que nous trouverons un terrain d’entente.

Elle avait employé ses accents les plus suaves, comme si elle désirait charmer les pirates.

–          Nous avons le temps de nous préparer, dit l’homme.

La langue était cette fois du Capharite. Si les pirates avaient vu l’homme ou la femme, ils auraient tiré immédiatement. Les Capharites coûtent cher à capturer. Et rarement en vie.

La femme ouvrit le couvercle du berceau et en ressortit une petite chose qu’elle prit dans ses bras quelques instants, alors que l’homme était parti ouvrir un compartiment dans la coque. Elle replaça le nourrisson dans l’habitacle et vérifia les réglages. L’homme revint, avec un cylindre sur lequel des symboles explicitement prometteurs de destruction étaient gravés.

–          La torpille émettra un mayday une fois arrivée à proximité de la station orbitale. Elle n’aura pas de meilleure chance. Si nous larguons la capsule de sauvetage, l’autre vaisseau la capturera.

–          Je pense à elle dans un monde humain, surtout aussi peu développé que celui-ci.

–          Elle devra apprendre à survivre, à être forte.

La femme plaça le berceau dans le compartiment réservé à la charge explosive, et combla les espaces avec une mousse d’étanchéité avant de refermer le panneau. Elle retourna au poste de pilotage, où son compagnon l’attendait, une bouteille et deux verres posés sur la tablette. La charge explosive était posée à la place du berceau, reliée par un fil à un panneau d’ordinateurs.

–          J’ai programmé le mouvement pour que la torpille parte vers la planète, juste avant l’impact. Je propose que nous terminions comme le voudraient les humains, avec une bouteille de Skielsh.

Sur le moniteur, le vaisseau pirate était nettement visible. La télémétrie indiquait cent mètres.

‘’A ton avenir Kalna’’, fit la femme, en buvant son verre. Elle s’était exprimée en langage humain, le kaszend, langue Capharite, ne permettant pas d’exprimer des notions telles que l’espérance. Puis elle prit les commandes de pilotage, provoquant une collision et une explosion fatales aux deux vaisseaux. Au moment de l’explosion, une torpille bricolée en chaloupe de sauvetage se dirigeait vers l’intérieur du système à la vitesse de la lumière.

 

 

L’une des plus anciennes habitudes des vétérans de l’espace qui débarquent pour la première fois sur un monde est de humer l’air. Une mesure universellement reconnue absurde sur les grands astroports tels que New Dallas où l’impact des installations sur l’environnement est significatif, mais qui revêt plus de sens sur une installation aussi modeste que le terminal de Claystone.

Ce soir-là, l’air vif qui provenait des montagnes enneigées voisines portait une odeur de forêt qui éveilla en Björn une onde de nostalgie de son propre monde natal. Il était le seul de son équipe à descendre légèrement vêtu. Natacha était vêtue comme à son habitude de lourds vêtements de style passéiste, mais les membres de l’équipe savaient que son véritable corps était dans sa cabine. Pietro portait une tenue resserrée assez passe-partout faisant peu de concessions au climat, et Alicia, emmitouflée dans d’épais vêtements, ne laissait voir d’elle que le rond de son visage.

La salle de transit était assez petite, et peu fréquentée. Les formalités d’arrivée avaient été minimalistes, et aucun n’appareil n’avait détecté le robot qui tenait la place de Natacha. Les différents scanners n’avaient lu que la présence d’un être humain.

Pietro regardait autour de lui. Toujours négatif, il n’y avait aucun signe de leur contact. Il émit sur le canal télépathique qu’Alicia maintenait entre eux.

–          Pas de trace de Müller. Il faut considérer qu’il a été intercepté. Allons à notre hôtel, nous inspecterons le bar à l’adresse du contact secondaire.

–          Affirmatif, répondit Björn. On passe en mode défensif, protection sur Alicia.

–          Ça va, je sais me défendre, répondit l’intéressée.

–          En cas d’action violente, n’oubliez pas que je ne cours aucun danger, dit Natacha. Sa ‘’voix’’ était en fait relayée par Bud, resté à bord du No Limit, avec Dniek et Peter.

Le groupe venait d’entrer dans le terminal de taxis, pratiquement désert à ce moment, quand Pietro jura entre ses dents, et retransmit son commentaire sur le canal. ‘’Voilà les ennuis’’. En fait d’ennuis, une sculpturale jeune femme venait vers eux, les formes mises en valeur par une combinaison qui eût paru peinte sur sa personne. Natacha confirma ‘’langage corporel : elle nous a vus, et agit en fonction de nous’’. Le message d’Alicia fut encore moins rassurant ‘’je n’ai jamais vu un schéma de pensées pareil’’. L’inconnue avançait vers eux, en faisant mine de démêler ses cheveux. Dans cette position, elle était vulnérable, à la vitesse à laquelle des échanges d’arts martiaux étaient exécutés. Alors qu’elle arrivait à la hauteur du groupe, Natacha intima à ses compagnons ‘’relax, on continue’’.

Ils prirent l’autocab qui était à quai. Natacha s’expliqua.

–          Elle a une antenne directionnelle dans son bras droit, qu’elle pointait sur moi. Elle a dû repérer un de mes émetteurs. Le message était court : ‘’Judge Arnesen au Patio dans deux heures. Surveillez l’entrée de derrière.’’

–          OK, elle veut discuter mais elle est surveillée.

–          C’est quoi ?

–          Un cyborg. Elle peut être complètement cybernétisée à part le cerveau, mais je n’y crois pas : ses muscles sont naturels, sinon j’aurais identifié leur signature. Elle est équipée avec de la technologie locale. J’ai largement mieux en détecteurs, et l’ordinateur du No Limit pour affiner mes résultats.

–          Björn, elle t’a appelé ‘’Judge Arnesen’’.

–          J’ai noté. Elle te connait donc pour Reagan. Qui est dans le même secteur, à soixante années-lumière. Il y aurait un lien entre les événements ?

–          Elle nous le dira, si elle est là pour parler. Natacha, que disent les cartes sur le Patio ?

–          J’ai repéré ce qui devrait être l’entrée secondaire. Pietro aurait un bon poste de tir à cent mètres, d’où il couvrirait la zone. Nous avons le temps de donner le change à notre hôtel et d’y poser nos affaires.

L’hôtel où ils avaient réservé était dans la gamme ordinaire des établissements pour les voyageurs professionnels, ce qui provoqua un soupir d’aise à Alicia, habituée aux conditions militaires, et une moue de dégoût à Natacha, dont les conditions de vie sur Solaria étaient autrement plus confortables. Celle-ci visita les chambres rapidement avant de déclarer aux autres qu’il n’y avait pas de dispositif d’écoute actif.

Le groupe avait pris une petite suite ‘’business’’ et une chambre, les deux femmes se partageant la même. La veille dans le vaisseau, Alicia avait traité le problème à sa manière habituelle : ‘’j’ai déjà dormi avec une poupée dans mon lit. J’aurais bien aimé en avoir une aussi grande. Et sinon, que les gens dans l’hôtel croient ce qu’ils voudront croire, ça les mettra d’autant plus loin de la vérité.’’ Natacha fut assez surprise d’entendre traiter son avatar de grande poupée, mais elle dut se rendre au bon sens et à la bonne humeur de la jeune télépathe. Elle répondit en altérant sa voix ‘’bonjour, je m’appelle Natacha. Je parle, je chante, et je peux prendre toutes les positions’’. Ce faisant, elle avait adopté la position de garde d’un art martial particulièrement agressif qu’elle pratiquait, debout sur la pointe d’un pied, l’autre jambe repliée prête à jaillir, les bras écartés du corps, capables de frapper dans toutes les directions.

‘’Toutes les positions ? Tu m’intéresses, chérie’’, avait répliqué Peter Hardin. Mais il n’insista pas quand la main de Natacha, juste sous son nez, avait exécuté un signe de défi commun dans les tridis d’arts martiaux.

Le Patio était une de ces bars cabarets où la salle était dominée par une scène beaucoup plus lumineuse et où pour le moment une fille peu vêtue exécutait un numéro acrobatique à une barre verticale. L’obscurité de la salle et la musique de la scène étaient un atout pour qui désirait discuter affaires.

L’atmosphère du bar était empuantie par les nombreuses substances qui y étaient consommées par des voies diverses, la législation locale ne faisant aucune restriction sur l’usage de chimie. Alicia, postée avec Natacha dans l’établissement d’en face où les circonstances étaient comparables, avait mis un filtre respiratoire, et Natacha avait simplement coupé la transmission olfactive de son avatar.

Björn fit un tour du regard dans la salle, utilisant ses lunettes amplificatrices pour mieux y voir. Certains des clients attablés avec des prostituées semblaient largement se laisser aller en profitant de l’obscurité et du laisser-faire général, en masquant leurs alcôves par des hologrammes. Au fond de la pièce, une prostituée semblait disponible, mais pourtant alors qu’un homme se dirigeait vers elle, elle lui indiqua qu’elle était réservée et se tourna vers Björn. Le client, avisant la carrure de Björn, n’insista pas. La fille était méconnaissable.

–          J’ai du mal à retrouver la personne avec qui j’avais rendez-vous, dit Björn.

–          Une petite spécialité locale de chirurgie esthétique, répondit-elle, alors que son visage se modifiait pour prendre les traits de la fille de l’astroport.

–          (C’est bien la même façon de penser, annonça Alicia).

Björn s’assit et commanda une boisson sur la table-console. La fille déclina d’un geste.

–          Je suppose que vous n’êtes pas mécontente de votre coup d’éclat, nous repérer à notre arrivée. Que désirez-vous en tirer ?

–          Un bon de sortie de ce monde.

–          Je doute qu’il soit facile de vous retenir.

–          Si je sors de cette ville, ma tête explose. C’est comme ça que Wardinsky me tient. Il se méfie assez pour ne plus m’utiliser comme garde du corps ou comme pute, mais je suis son envoyée, son espion et son assassin.

–          Et en ce moment ?

–          Rien de tout cela. Je vois passer une occasion, je la saisis. Vous avez forcément les moyens.

–          Pourquoi ?

Elle sourit. Une fille en bikini vint poser un verre devant Björn, et repartit avec un déhanché spectaculaire qui indiquait qu’il n’y avait pas que des boissons à consommer dans ce bar. Une fois la fille partie, la cyborg reprit.

–          J’avais votre dossier. Mon patron a pris le contrat pour Reagan, et il allait m’envoyer quand l’annonce de votre décès est survenue. Une annonce très prématurée, il semblerait. Si vous disparaissez de cette façon, c’est que quelqu’un dans la Fédération a anticipé sur l’exécution du contrat. Bureau de Documentation Extérieure ou Police Interstellaire, peu importe. Puis je vous vois ici, à renifler sur les traces de l’ancien comptable de mon maître, sur les lieux du dernier rendez-vous qu’il ait planifié.

–          Qu’est-il devenu ?

–          Je l’ai tué. Ce qui a plutôt déplu au boss, il aurait voulu que je l’interroge. Je fais aussi ça pour lui.

–          Et vous nous l’annoncez comme ça ?

–          Je n’ai pas de raison de tourner autour du pot. Je connaissais son plan, je l’ai aidé à le monter. Il s’est trahi, au moins je lui ai épargné un sale moment. Il serait mort maintenant, de toute façon. Et moi aussi sans doute.

–          Les éléments qu’il nous a fournis sont vrais ?

–          Oui, Korilev est bien sur la planète. Il bosse pour mon patron. Évidemment, celui-ci ne m’a pas dit pourquoi, mais il a engagé des fonds importants. Une centaine de millions de crédits.

–          Que voulez-vous ?

–          Enlevez-moi cet implant ou désactivez-le. Si j’essaye avec les moyens locaux, j’explose.

–          Des choses à savoir pour le faire ?

–          Deux. En premier voici un engin identique à ce que j’ai sur moi, à l’exception de la clé logicielle. En second, je suis biologiquement une Capharite.

La pensée d’Alicia arriva instantanément.

–          La vache ! Je ne parvenais pas à saisir sa pensée. Pourtant elle n’a pas le schéma d’autres Capharites que j’ai approchés, comme Dniek.

–          Dniek dit qu’un Capharite sans l’éducation ordinaire est socialement dangereux (la voix de Bud).

–          Peut-on accomplir notre part du contrat ?

–          J’arrive, dit Natacha.

Björn reprit à haute voix.

–          Mon équipière arrive avec du matériel.

–          Beau système de communication. Je n’ai pas vu de transmission.

–          Maintenant, pourquoi doublez-vous votre patron ?

–          J’ai envie de faire autre-chose que brutaliser des gens impuissants pour un imbécile libidineux, faire la pute pour servir de récompense à ses hommes, et ne ressentir derrière que la haine. Et je veux me venger, rien qu’une petite fois, du type qui m’a fait énucléer et écorcher vive, mettre des choses dans et le long de mes os, remplacer la peau par du plastique, et mettre cette merde à la base de ma nuque. Le gars avait prévu tout l’équipement pour me traiter. Tout, sauf les anesthésiques. Ça l’a fait jouir de voir que la gosse de quinze ans qu’il avait forcée dans son lit était en train de se tordre de douleur dans une cuve de régénération.

Björn sentit instantanément la vague de dégoût et la compassion d’Alicia. La femme continua.

–          A quinze ans, j’avais terminé ma croissance. J’étais bien plus forte que n’importe lequel de ses hommes. Il m’a fait ça pour me contrôler. D’un côté j’avais des conditions de vie agréables, je dirais même enviables, je pouvais avoir des gens à mon service, tant que je le servais, lui… votre partenaire cybernétisée vient d’entrer.

–          Mes félicitations, dit Natacha en arrivant. Vous êtes parvenue à détecter une partie de mon matériel. Moi c’est Natacha, quoi que dise le registre d’arrivée ou celui de l’hôtel.

–          Kalna. Vous pouvez neutraliser ceci ?

Elle tendit une petite boîte à Natacha. Celle-ci en sortit un petit mécanisme, une puce électronique dans une capsule. La Solarienne prit l’objet dans sa paume, le regardant intensément.

–          C’est le même dispositif, même lot, mais une clé différente. J’ai retiré l’explosif, que j’ai remplacé par un afficheur bicolore. Vert, je suis libre. Rouge, vous appelez la femme de ménage.

Natacha avait déclenché ses détecteurs, ses senseurs, dans toutes les gammes d’ondes. La liaison à haut débit qu’elle maintenait avec le No Limit fut mise pleinement à contribution. Concentrée sur le piratage, Natacha ne voyait pas Bud et Dniek s’affairer sur les consoles, pour résoudre ce problème de chiffrement.

L’objet émit une lueur verte.

–          Alors maintenant faites-le pour de vrai.

Natacha s’approcha de la fille.

–          Si j’échoue …

–          Je ne serai pas en position de vous faire de reproches.

–          Alors soit.

Elle plaça ses mains derrière la nuque de la fille, repérant l’appareil placé dans la boîte crânienne, puis laissa une seule main juste au-dessus. Le cerveau de Kalna avait été câblé en de nombreux endroits, des interfaces plus classiques, pour d’autres appareils implantés, pour ses yeux artificiels, ses détecteurs, radars, sonars, matériels de piratage, la peau caméléon, et son visage modelable. Un pathétique bricolage d’assez faible technologie sur un corps que Natacha aurait considéré comme parfait, des masses musculaires d’une puissance réellement inhumaine, des organes vitaux dupliqués, des os largement plus résistants que ceux des humains, toutes les caractéristiques des indigènes de Caph, et en dépit de sa froideur et de son détachement, Natacha avait perçu les signes visuels de puissantes émotions, d’une haine et d’une rage purement humaines. Pour le moment, la fille attendait, parfaitement résignée, la liberté ou la mort. Elle contacta Dniek.

–          Il y a un autre dispositif sur le même circuit de commande externe.

–          Un inducteur de douleur, pour les petites punitions. Non prioritaire.

–          Il sera déconnecté avec la bombe.

Natacha soupira.

–          Dniek, votre opinion sur cette fille ?

–          Biologiquement, elle est de mon espèce. Socialement, de la vôtre. Ce sont les seuls hybrides que nous puissions produire.

–          Serait-elle viable ?

–          C’est devenu une question de psychologie humaine. Elle est viable selon vos critères en fonction des codes qu’elle s’impose. Elle peut devenir criminelle, mais ce serait un choix. Ou elle pourrait rejoindre notre équipe, et elle a également le potentiel pour le faire. Si j’en juge par le profil qu’elle affiche, elle est un assassin accompli. Elle combine discrétion et puissance à l’exécution. Et probablement des compétences sociales que peu de personnes de mon espèce peuvent prétendre posséder. Sauvons-la, puis remplaçons son équipement actuel par le meilleur de notre technologie, et nous ne devrions pas regretter notre investissement.

–          Et si elle préférait renoncer à ses implants ?

–          Renonceriez-vous aux vôtres ?

–          Vous avez sans doute raison. Le code est prêt, je préconise une nouvelle vérification.

Depuis sa persona, Natacha observa encore la jeune femme. Elle était détendue, prête. Elle avait dû employer une forme quelconque de méditation. Quelque-part sur un ordinateur, un processus se termina, indiquant une concordance entre deux schémas. Natacha envoya l’ordre, et sentit sur ses moniteurs l’afflux de données, qu’elle dirigea vers la commande de l’implant. Rien de visible ne se passa, mais l’implant disparut de l’interface. Kalna leva les yeux.

–          C’est fini, n’est-ce pas ? La bombe n’est plus dans le réseau.

–          C’est fini, vous êtes libre.

–          Je n’ai jamais rien entendu de si beau.

Elle se tut.

–          Elle pleure, dit Alicia. Je n’ai jamais vu un Capharite pleurer. C’est la première pensée nette que je perçois d’elle.

–          Elle ne montre rien, et ses glandes lacrymales lui ont été retirées, répondit Natacha.

–          J’ai trouvé la clé de son esprit. Tant de haine et de rage, qu’il était impossible de passer au travers.

–          Que peux-tu lire ?

–          La même chose que pour un humain. Les pensées superficielles, les tensions émotionnelles. Vérité et mensonge. Et une quête désespérée d’affection ou d’amitié.

Björn prit la jeune femme par le bras, dans un geste de réconfort. Elle le regarda, surprise. Quand un homme – ou une femme par ailleurs – la touchait, c’était souvent pour satisfaire un intérêt ou un désir immédiat. Björn était resté aussi calme que s’il eût été un médecin. Sa température n’avait pas changé.

–          Exactement ça, reprit Alicia. Elle te fait déjà confiance, et elle découvre le fait de pouvoir se confier, d’avoir quelqu’un qui la protègerait, au lieu d’attendre une faiblesse de sa part pour en tirer avantage. Une fois sa rage apaisée, elle pense trop fort elle aussi. Il ne faudra pas longtemps pour que je la mette dans le réseau télépathique. J’ai la clé maintenant.

–          Nous devons partir d’ici, dit Kalna. Mon ex boss va savoir dans les cinq minutes que mon implant est détruit, et il va envoyer du monde. La deuxième sortie est couverte ?

–          Oui, par un tireur embusqué.

–          Il est dans l’immeuble au-dessus du Copacabana ?

–          Affirmatif.

–          Allons-y, il décrochera avec nous par le souterrain, mais il manque une personne. La pseudo secrétaire.

–          Elle nous rejoindra à la même adresse.

–          Trop long sans passer par ici. Faites-la venir.

Trente secondes plus tard, Alicia entrait dans le bar, et rejoignait le groupe à la table. Kalna fit un signe à la serveuse, qui ouvrit une porte dans laquelle ils s’engouffrèrent.

Comme à son habitude, Pietro n’avait pas suivi le même chemin que le reste de son équipe. Faisant usage de son propre matériel de serrurerie, il s’était placé sur le toit d’un immeuble qui avait une vue imprenable sur l’arrière du Patio. Là, il éjecta deux objets de sa fausse mallette, en premier lieu une énorme paire de lunettes, qu’il ajusta méticuleusement sur son visage, en second une arme d’aspect peu offensif, presque comme un jouet, qu’il accrocha à la face externe de la mallette. Après avoir retiré une surface de tissu de la poche externe, il activa un dispositif qui la fit se rigidifier en une espèce de tente grise, très basse. Il se plaça au-dessous, et commanda le camouflage. La tente changea de couleur pour prendre celle du sol. De la sorte, le tireur était pratiquement invisible, même sous surveillance aérienne. Puis, immobile, il attendit. Ses lunettes lui donnaient une vision précise, agrandie ou amplifiée à volonté, de toute la scène. Björn avait insisté pour qu’il s’habitue aux capteurs panoramiques, et à force de travail, il était passé maître dans leur utilisation. L’application des techniques des commandos spéciaux lui avait d’abord semblé futile dans leur unité de police, puis lorsque les événements devinrent tendus elle s’imposa comme un atout indispensable à la survie.

Il écouta distraitement les conversations entre Björn et Kalna, avec un intérêt pour les hésitations de Dniek. Le Capharite rigide et civilisé était peu enclin à aider sa semblable sauvage, mais il reconnaissait l’importance de cette mission, et les capacités de la recrue potentielle. Il entendit les commentaires de Natacha pendant que, apparemment silencieuse, elle piratait l’interface de Kalna, alors qu’Alicia, choquée, était allée vomir dans les toilettes. Il se fit particulièrement attentif et silencieux à partir du moment où la bombe avait été détruite. La rue en face de lui était typique des bas-quartiers, des arrière-cours jonchées de détritus et de carcasses délaissés. De rares passants se pressaient pour quitter ces raccourcis. Au moment même où Alicia arrivait dans le Patio, il vit plusieurs hommes, dont certains étaient encore en train d’ajuster leurs vêtements, se ruer hors d’une sortie d’immeuble. Il avertit immédiatement via le canal télépathique.

–          Sept suspects à trois heures.

Björn répéta pour Kalna, qu’Alicia n’avait pas intégrée dans le lien.

–          Sept hommes à droite.

–          L’équipe de Filcher. Il en manque deux. Ceux-là on les rosse, ou plutôt je les rosse, pour qu’ils ne vous voient pas. Les deux supplémentaires arriveront armés. Je compte sur votre sniper.

Pietro avait entendu. Il ne se soucia plus du groupe d’hommes armés de couteaux et de matraques pour scruter au-delà de leur position. Les sept hommes se jetèrent sur Kalna lorsqu’elle sortit avec l’air insouciant, sans laisser paraître qu’elle les avait repérés. Elle pivota sur elle-même en exécutant une série de coups extrêmement rapides, couchant deux des hommes alors qu’un troisième était cassé en deux, se tenant le bas-ventre endolori. Puis elle décolla littéralement en roue, finissant le troisième d’un miséricordieux coup au menton, laissant retomber ses jambes dans un balayage acrobatique qui fit tomber deux hommes de plus, et à nouveau debout, envoya une volée de coups de poings à l’un, et un coup de pied circulaire au dernier. En six secondes, elle avait terminé, sans même que ses compagnons envisagent de l’aider. Mentalement, Alicia venait de transmettre l’image d’un panneau de notation sur lequel elle avait affiché ‘’5.0’’. Bud doubla avec la même, Natacha ne savait pas transmettre une image par télépathie, mais elle énonça ‘’4.7, elle aurait pu gagner trente centièmes de seconde en montant sa roue moins haut’’. Un ‘’ronchon !’’ accueillit cette note.

Inconsciente de l’hilarité qui se déclenchait dans l’équipe, Kalna fit une dernière passe sur ceux qui étaient encore conscients, et c’est là qu’elle vit deux hommes débouler du coin de la rue, une arme à la main. Et s’effondrer aussitôt, victimes d’un doublé de Pietro. S’assurant que personne n’était plus en mesure de les contrer, elle fit signe et se dirigea vers l’immeuble où se trouvait le tireur. Natacha suivit, enjambant rapidement les mafieux inanimés. Alicia passa derrière, dans un mouvement tenant de la danse et du jeu de marelle.

Au moment où le petit groupe arriva au pied de l’immeuble où il se tenait, Pietro activa la commande de sa tente, qui modifia sa rigidité pour se transformer en cape à capuchon, mais prenant cette fois une simple couleur neutre. Après avoir rapidement rangé son arme et ses lunettes dans sa mallette, il se jeta du haut du toit, pour tomber au ralenti jusqu’au bas de l’immeuble.

–          Évidemment, dit Kalna, l’importation de ceintures de gravité, de champs de forces, et d’objets de technologie évoluée est interdite sur Claystone. Et c’est bien pour cela que seules les forces de police n’en ont pas.

–          Le Parlement de la Fédération examinera la demande d’adhésion de Reagan cette année, après le référendum local, expliqua Natacha. Cela devrait changer beaucoup de choses aux règlementations.

–          Justement, c’est bien ça qui excite mon boss. Je pense que c’est à l’origine de la venue de Karilev. Wardinsky est opposé à l’adhésion, mais le Consortium, qui est favorable, a plus de soixante pour cent de la population qui échapperont aux manipulations des scrutins ici.

Elle déverrouilla une porte de parking, et enjoignit ses compagnons de la suivre.

Le groupe était arrivé à l’hôtel où ils avaient établi leurs quartiers, Kalna avait encore changé d’apparence. Cette fois elle ressemblait à une jeune étudiante, le genre à monnayer son billet pour ailleurs, et tenait ouvertement le bras de Björn. Elle avait tenté de jouer ce rôle avec Pietro, mais celui-ci semblait si mal à l’aise qu’elle s’était reportée sur le grand blond. Tous s’étaient installés dans la petite suite ‘’business’’ de Björn, et Natacha avait à nouveau confirmé l’absence de dispositif d’écoute.

Les présentations avaient été brèves, mais Kalna savait qu’elle était en présence d’une Solarienne, d’une télépathe, d’un commando et d’un tireur d’élite. Elle connaissait les deux derniers. La rareté des deux premiers types dans la Fédération, en plus de la présence d’un deuxième télépathe avec qui assurer la liaison, en plus de ce qu’elle savait des dossiers de Pietro et Björn, incitaient en elle le respect : elle était convaincue d’avoir saisi la bonne occasion.

–          Commençons par le début, si vous le voulez bien, dit Natacha. Malgré la politesse, l’ordre était clair. ‘’Bon flic’’, se dit Kalna, qui ne s’attendait par ailleurs pas à confronter un ‘’mauvais flic’’ dans le groupe.

–          À partir de quand ?

–          Comment êtes-vous arrivée sur ce monde ?

–          Mon berceau a été placé dans une torpille spatiale. Le vaisseau qui transportait mes parents a été détruit dans une rencontre avec des pirates. Un vaisseau pirate a également été détruit ce jour-là. C’était il y a vingt-cinq ans.

Natacha sembla écouter quelques instants avant de répondre.

–          Un vaisseau de type yacht, enregistré sur Caph, a été porté disparu à cette période, et dans ce secteur. Il y avait deux personnes à bord, qui se présentaient comme ethnologues. La femme n’a pas déclaré votre naissance.

–          Il m’a été dit que je n’avais que quelques jours quand la torpille est arrivée et s’est arrêtée devant la station orbitale, en lançant un mayday qui indiquait enfant à bord. Des ouvriers de la station m’ont récupérée, et ils m’ont laissée à mon ex patron, contre une grosse prime.

–          Vendre un bébé. Quelle horreur ! S’exclama Alicia, indignée.

–          Au début, je n’étais pas malheureuse, j’étais élevée par une gentille femme, Anna, qui me traitait comme si j’étais sa fille. On me fournissait ce qu’il me fallait, à tous points de vue, y compris les compléments alimentaires pour mon métabolisme. J’avais des enseignants personnels, une salle d’entraînement à trois g, des programmes de combat. Ils avaient un plan dès le début. J’étais entraînée à espionner, à voler, à me battre.

À quatorze ans, j’avais mon corps d’adulte. C’est là que les choses se sont gâtées. Le boss a commencé par me mettre dans son lit. Je me suis acquittée de la tâche, c’était un paiement pour ce qu’il m’avait fourni. Ça avait l’air de l’intéresser de se faire servir par une fille qui aurait pu le casser en deux ou lui rompre le cou. Puis quand il a été fatigué de moi, il m’a passée à ses lieutenants. Quand l’un d’entre a été vraiment désagréable, je lui ai cassé quelques os et le nez. Le lendemain, ils sont venus me chercher. Ils tenaient Anna. Je les ai suivis. Ils avaient salement battu Anna, mais elle me criait de m’enfuir. À la place, je les ai laissés faire. Ils ne m’ont pas battue, ils se sont juste servis de moi comme si j’étais une chose. Au moins, ils avaient laissé Anna tranquille, et le doc s’occupait d’elle. C’est là qu’ils m’ont entraînée dans la salle d’opérations et qu’un doc étranger m’a fait attacher, m’a piquée avec quelque-chose qui me paralysait, puis m’a découpée. Je croyais au début qu’ils voulaient me tuer. Puis j’ai senti les choses qu’on ajoutait.

A un moment, j’ai vu à nouveau. Plus comme avant. Les contacts, quand ils ne m’arrachaient pas un cri de douleur, étaient différents. J’avais une nouvelle peau. J’ai séjourné trois semaines dans un bocal de fluide. Ils avaient soigné le spectacle. Les hommes venaient me voir. Pas que les hommes. Puis le patron est venu m’expliquer, avec une démonstration de l’inducteur, que je devais faire ce qu’il me demandait, et que s’il risquait de me perdre, il me ferait sauter la tête. Il m’a forcée à le servir. Puis ses lieutenants. Un seul d’entre eux a été sympa. Il a réservé mes services pour la nuit, et m’a simplement dit de dormir. Le matin j’ai reçu un message. C’était Anna. Elle me disait qu’elle m’aimait, mais qu’elle ne voulait plus qu’on puisse l’utiliser contre moi. Elle m’a dit d’être libre. J’ai essayé de rappeler chez elle mais rien ne répondait. Son appartement avait brûlé.

Puis l’entraînement a repris. On m’a appris à utiliser mon équipement. J’avais déjà la force et la vitesse. Avec ce visage caméléon j’étais montée de plusieurs crans. J’ai joué le jeu, j’ai fait tout ce qui m’a été demandé. J’ai tué. J’ai torturé. Pendant neuf ans j’ai été son parfait petit espion et assassin. Mais le jour où Anna est morte je me suis juré que Wardinsky allait le payer, même si ma tête sautait juste après. Il l’a toujours su, je pense. Il ne m’a jamais plus approchée pour m’en offrir l’occasion. Mais les deux fois où il m’a envoyée pour tuer un de ses anciens lieutenants, l’un de ceux qui m’avaient violée, j’ai laissé un spectacle qui a fait frémir ceux qui lui étaient restés fidèles. Ça a dû servir le boss je suppose. Mais l’avertissement était aussi pour lui.

Le récit fut interrompu par un craquement. L’accoudoir du fauteuil où Björn était assis venait de céder sous la pression de ses coudes. Il envoya sur le canal ‘’pourquoi faut-il toujours qu’on s’en prenne aux petites filles ?’’

Alicia avait les larmes aux yeux, mais elle confirma que Kalna disait la vérité. Seule Natacha gardait son calme.

–          Que s’est-il passé avec Müller ?

–          C’était un comptable de la Compagnie Minière de Claystone. Il a vu transiter des quantités d’argent assez importantes récemment. Plus de cent millions de crédits sur sa seule branche. Ça sentait la concentration pour une grosse opération. Puis dans cette masse il a vu sortir un million, en plaques certifiées. Ça sentait le mercenaire ou l’homme de main à payer, mais le boss avait déjà ses hommes de main, et même si peu de gens me connaissaient, il était notoire que Wardinsky avait des assassins qui travaillaient pour lui.

–          Comment es-tu arrivée sur l’affaire ? Natacha avait employé un ton plus familier, plus personnel.

–          J’ai été chargée de protéger l’homme à la mallette. C’est là que j’ai repéré un homme qui filait le convoi de façon assez maladroite. Visiblement un amateur. Je l’ai rapidement identifié sur les fichiers du personnel. Müller, du service de la comptabilité. Donc le gars filait l’argent qu’il avait probablement vu sortir. C’est là qu’il a eu une inspiration. Il vivait dans ce quartier, et il connaissait probablement l’hôtel où la tractation allait avoir lieu. Au lieu de suivre l’homme à la mallette, il est allé directement à cet hôtel. Je l’ai suivi jusqu’à l’entrée, je connaissais le lieu du rendez-vous. Mais j’avais reçu la consigne absolue de ne pas y entrer. De quoi piquer la curiosité, mais comme j’étais probablement tracée, il était inutile de m’exposer. Il est donc entré seul, deux minutes avant la mallette, et ressorti avant le porteur, l’air assez bouleversé. C’est là que je l’ai intercepté. Le plus dur a été de le calmer, il se voyait déjà au fond du port. Puis il a tout raconté. Il avait formellement reconnu Karilev, qui a réceptionné la mallette en personne. À ma connaissance, il ne devait y avoir là que ses indemnités de voyage.

–          D’où connaissait-il Karilev ?

–          Il était natif de Sairib 3. Pour ma part je connaissais à peine son nom parmi une liste de criminels recherchés par la Fédération. J’espérais juste que mon nom n’apparaitrait pas avant celui de Wardinsky sur cette liste. Et voilà donc la situation : Müller voulait faire tomber Karilev, je voulais faire tomber Wardinsky, et les deux étaient ensemble. J’ai donné à Müller l’adresse d’un indicateur de la Police Interstellaire, et c’est monté assez haut pour qu’un rendez-vous soit fixé à l’arrivée de l’équipe d’investigation. Le problème était que Müller s’est fait repérer en fouillant la comptabilité. On m’a confié sa recherche, tout naturellement comme une part du travail d’escorte de la mallette.

–          Qu’as-tu fait ?

–          Je savais qu’il était fini. Je voulais au moins lui éviter d’être pris, d’autant plus que sa capture me mettait en danger ; j’avais changé d’apparence pour le rencontrer, mais Wardinsky a de bons analystes qui m’auraient identifiée, et il est lui-même assez paranoïaque pour le faire. Je suis allée chez Müller, l’ai tué dans son sommeil, et monté une mise en scène. Il s’est officiellement suicidé, il avait des dettes, et ses tentatives pour monter un chantage sont tombées dans une impasse. J’ai utilisé l’enregistrement de sa voix et des détails qu’il m’avait confiés dans notre discussion pour faire un message embrouillé et crédible. Et cet après-midi, je suis venue au rendez-vous à sa place.

–          Tout ça couvre correctement ce que nous avons vu. Que proposes-tu pour la suite ?

–          Karilev n’est plus à l’hôtel. Il y a six jours, il a décollé dans un glisseur avec une douzaine d’hommes et plusieurs conteneurs de matériel. Il a pu aller n’importe où sur la planète, en tous cas il y est toujours. Ils ont pris environ trois semaines de vivres. Nous devons considérer qu’ils pourraient agir d’ici une semaine.

–          Peu rassurant. Où pourrions-nous avoir des renseignements ?

–          J’ai tracé les lignes d’ordres. Wardinsky gère l’opération lui-même. Evidemment, c’est important pour lui. Probablement la plus grosse opération qu’il ait menée, et il ne ferait confiance à personne pour s’en charger.

–          Ce ne sont pas là de bonnes nouvelles.

–          Dans un sens, si. Il est lourdement protégé, et pratiquement impossible à atteindre même dans ses déplacements. La smala de Don Guiseppe était facile à atteindre (elle regardait Björn), là nous aurions à traiter le cas d’un chef d’état. Par contre, il est amené à se déplacer pour gérer ses affaires. Les gens d’ici ne prennent pas leurs ordres d’un terminal de communication. Ils veulent voir leur chef pour lui obéir. Et ils doivent sentir son souffle sur leur cou pour ne pas commencer à se faire des idées. Un chef qui vit dans son bunker finit par ne plus commander que ce bunker.

–          Tu as une idée ? Demanda Björn.

–          Oui, depuis que Natacha a neutralisé ma bombe, je pense qu’on a une solution. Pénétrer son bunker en son absence.

–          Ça a l’air compliqué, sans même connaître les lieux.

–          J’aurais tenté le coup si j’avais eu une bonne équipe de hackers à ma disposition. Mais il n’y en a pas de bonne qui soit assez fiable par ici. Ils me vendraient à Wardinsky qui leur donnerait bien plus que ce que je peux payer. Et toi, tu arrives et tu exploses leurs performances en neutralisant ma bombe en cinq minutes.

–          J’ai un bon ordinateur en soutien.

–          Je compte dessus aussi. Je connais bien le bunker, tous ses systèmes, et j’ai des vidéos prises lors de mon dernier passage. Je sais où se brancher pour atteindre les systèmes vitaux, et ce ne sera pas facile d’y arriver.

–          On pourra ressortir sans casse ?

–          Non. Il y a des gardes que je vais devoir neutraliser pour entrer, il faut tromper les systèmes de surveillance qui protègent l’accès aux gardes.

–          Caméras et détecteurs ?

–          Oui, du volumétrique à impulsions.

–          Haute technologie fédérale. Il faut que je sois sur place. Tu sais quelle marque et modèle de détecteurs ?

–          J’ai lu des factures pour de l’Aractek.

–          Alors espérons que c’est du K840. Les K960 seraient durs à traiter.

–          Je n’ai pas eu les références, ce matériel est importé en contrebande. Et la frégate de douane Fédérale n’est pas facile à tromper. Donc, ça a coûté cher.

–          Comment Karilev et sa bande sont-ils passés, surtout avec le matériel ?

–          Il y a des filières. Les gros blocs de minerais en provenance des astéroïdes sont opaques, on aménage une cache au centre. Ou bien un conteneur dans un cargo que personne n’aura l’idée de contrôler.

–          Je vois…

–          Je t’envoie les adresses des vidéos, je crains que l’on retrace mes communications. Voilà les codes d’accès et le chiffrement.

–          Reçu. Les données vont être demandées depuis l’astroport.

Quelques minutes plus tard, Natacha était en possession de plans précis de l’essentiel de la base, Kalna ayant décrit de mémoire les zones qu’elle avait parcourues.

–          Comment faisons-nous ?

–          Le parking des véhicules de Wardinsky a ses huit sorties réparties dans le quartier. Il est impossible d’en couvrir deux simultanément.  Il emprunte des trajets aléatoires pour se rendre sur ses points de visite. Mais il y a une seule voie qui mène au central depuis le parking, et elle est protégée contre un assaut lourd. Peu intéressant. Nous allons entrer ici, par la porte de service du personnel, comme dans la vidéo.

–          À quelle fréquence sort-il ?

–          Presque tous les jours. Il a un agenda à tenir. Si on apprend qu’il aura manqué le moindre rendez-vous seulement quelques heures avant un événement majeur comme une catastrophe ou un attentat, il sera accusé. Ce soir, il se rend à un concert live. Évidemment, il ne se déplacerait pas pour un enregistrement. S’il estime le concert suffisamment à son goût ou s’il a des hôtes qu’il veut honorer, il fera donner une représentation dans son auditorium privé, dans sa base.

–          Qui est l’artiste cette fois ?

–          Steve Donray.

–          Mille… Steve Donray a donné un concert trois jours avant le coup d’état sur Taanan. Alicia, transmets à la Flotte. Demande-leur ce qu’ils en savent.

Kalna se leva, et revint avec une théière pleine. La réponse à la question de Natacha arriva moins d’une minute plus tard. Alicia la prononça à haute voix, pour que Kalna puisse l’entendre.

–          L’enquête de la Police Interstellaire a porté également sur le concert de Donray. Rien n’a été décelé lors des perquisitions, Donray et son équipe ont été coopératifs, et n’ont pas été inquiétés. Il y avait un télépathe dans l’équipe de police, presque tout le monde a accepté qu’il les interroge, et il n’a décelé aucun mensonge sur des choses plus graves que la détention de stupéfiants classe II. On a laissé filer, on sait même où les roadies s’approvisionnent.

–          Comment la tournée a-t-elle été déterminée ?

–          Les renseignements commencent à arriver. À l’origine elle ne devait pas passer ici, mais à Glenn puis Omaha. Il y a eu un changement il y a trois mois, une annulation. À la place, c’est ici et …

–          Et ? Demanda Natacha, surprise de l’agitation soudaine d’Alicia.

–          Reagan.

Ce fut au tour de Pietro de réagir.

–          Alors, ce ne sera jamais fini.

–          Quelque-chose se trame sur Reagan, enchaîna Björn. Les rapports étaient trop calmes.

–          Eh bien, reprit Kalna, il n’y a personne ici pour croire aux coïncidences ?

–          Toi ? Lui répliqua Alicia.

–          Aucune chance.

–          D’accord. Je fais des commandes de masse de pilules anti-paranoïa. On a une remise de vingt pour cent pour la cinquième part, et dix de plus parce qu’on est dans les forces armées…

 

Kalna attendait patiemment aux abords du complexe de Wardinsky. Elle faillit ne pas prêter attention à l’adolescente qui s’approchait d’elle, mais se mit en garde quand sa trajectoire devint bien trop proche. Jusqu’au moment où sa radio se déclencha.

–          Du calme, c’est moi, Natacha.

Kalna regarda attentivement. L’arrivante mesurait vingt centimètres de moins que l’avatar qu’elle avait vu précédemment. C’était une chose de savoir au sujet des Solariens, une autre de comprendre où cela pouvait aller.

–          Un autre corps ?

–          Chez nous on dit avatar, au contraire de persona, qui sont nos corps biologiques. Celui-ci est moins social, plus orienté infiltration. Appelle-moi Becky si on se retrouve à devoir parler en public. Et prends ceci, cela devrait s’interfacer sur ton inducteur de poignet.

–          Natacha lui tendait une espèce de bracelet noir, légèrement plus épais d’un côté. Kalna le plaça sur son poignet, et vit aussitôt apparaître une série de menus dans son interface.

–          Un communicateur ?

–          À hyper ondes. J’assume le relais vers le vaisseau, mais au moins on est en liaison sécurisée.

Kalna dérouta ses ports de communication vers le nouvel appareil, et fut aussitôt submergée dans un océan de données. Le haut débit lui donnait accès à de nombreux canaux, l’interception de communications depuis le vaisseau, ainsi qu’aux capteurs de Becky qui fournissaient des données proches des siennes propres. Elle sélectionna celles qui lui étaient utiles, beaucoup plus que le nombre moyen de données qu’un utilisateur normal aurait demandées, nota Natacha. Elle avait également inclus deux flux de données locaux, sur les appels d’urgence et les mouvements de police. La coupure complète de ses communications quelques heures plus tôt avait dû lui comme paraître une véritable amputation de ses sens.

Kalna regarda à nouveau le complexe, cette fois avec ses nouveaux sens. La base lui apparaissait avec plus de netteté, de relief. Les lignes de forces des faisceaux de données se démarquaient dans son univers virtuel, soulignant les zones de surveillance, la position en temps réel des patrouilles, les détecteurs, et le chemin prévu. Elle n’avait pas encore anticipé à quel point la marge était faible. Et il n’y avait de marge qu’à condition de tromper les défenses.

–          Dix secondes, dit-elle. Suis-moi aussi près que possible. On va être séparées aux abords des points chauds.

Natacha acquiesça. Kalna était déjà partie, dans un trot rapide qu’elle interrompit peu avant la première intersection. Devant elle, chaque paroi était marquée avec une distance, et la durée du trajet à sa vitesse courante. Le couloir suivant était marqué en rouge, signe que les détecteurs étaient actifs. Elle attendit que la marque passe à l’orange, et était largement engagée quand elle fut au vert. Elle passa plusieurs autres couloirs dans les extérieurs, sauta par-dessus un mur de deux mètres, et se retrouva avec une porte de sécurité devant elle. Elle avait l’apparence d’un homme, mal rasé, les cheveux teints de bleu et vert dans un manque de goût criant. Elle sentit derrière elle l’approche de Becky, que son revêtement caméléon rendait quasiment invisible. Elle se présenta devant la porte, levant ses yeux vers le lecteur rétinien. L’empreinte rétinienne était conforme. La porte s’ouvrit. Becky était entre les jambes de Kalna. Toutes deux étaient dans la place.

–          Où est l’original ? Demanda Natacha.

–          Assommé et ligoté dans la réserve du bar où il attendait le début de son service, j’y suis allée pendant que tu rentrais au vaisseau. J’avais prévu autant de dossiers que d’heures d’entrée. À une heure près, j’aurais dû tuer un couple. Mais ils nous auraient fait arriver plus loin. Rassure-toi, aucun d’entre eux ne manquerait au Grand Tout de l’humanité.

Kalna avait déjà avancé vers la salle de sécurité qui suivait. Elle présenta un badge sur le lecteur. L’homme à l’intérieur ouvrit. Son collègue au fond de la pièce surveillait les consoles. Sur l’interface de Kalna, les trois boutons déclenchant l’alarme étaient surlignés dans leurs interfaces.

–          Putain, Dan, qu’est-ce que tu foutais, tu as près de vingt minutes de retard.

–          Désolé Ben, mais elle en valait la peine, je te jure. Je te revaudrai ça.

‘’Ben’’ ne vit pas venir l’uppercut qui l’envoya direct dans le coma. Le collègue n’avait pas encore interprété le bruit du coup de poing que Becky lui avait posé la main sur le crâne, et il s’effondra tout aussi vite. Kalna regarda Becky avec étonnement.

–          Un disrupteur dans le bras. Toujours efficace contre les cibles sans armure ni champ, et non létal.

–          Tu vas avoir besoin de plus lourd si on neutralise des gens dans le centre. Ils portent tous des champs de contrebande. J’ai même failli en avoir un intégré.

–          J’ai ça, dit-elle, montrant la poignée de son sabre énergétique.

–          Tu as de l’avance alors. Toujours bon à savoir. J’ai mes griffes digitales et un poignard en verracier.

Natacha avisa une prise informatique sur l’une des consoles de sécurité, et y brancha un connecteur discret.

–          Ça ne nous donnera pas un meilleur accès à l’intérieur, mais si tu peux avoir le contrôle du périmètre, ce sera mieux pour ressortir.

–          Oui, le vaisseau est en train de déchiffrer les données et les protocoles. Avec le nombre de badges qui sont signalés, les allées et venues de personnes, on saura bientôt qui est précisément où. En attendant nous avons le feu vert pour l’entrée du bunker.

–          Go !

Kalna n’avait déjà plus l’apparence de ‘’Dan’’, mais celle d’une assistante médicale qui dormait en fait dans son dispensaire.

La salle de contrôle étant investie, il fut facile en effet de rejoindre l’entrée que Kalna avait indiquée. Natacha savait que Bud gardait un œil sur les capteurs autour de cette salle : toute visite aurait provoqué une alerte.

Kalna avait adopté une nouvelle apparence : celle d’un des lieutenants de Wardinsky, qui devait être à ses côtés pendant le concert. Or il n’était pas rare que le boss renvoie du monde pour traiter une affaire urgente, et l’équipe comptait sur ce point. Lorsque ‘’Silver’’ se présenta à la porte, le bunker demanda à la sécurité externe si celui-ci était dans les murs. Le processus s’effectuait entre ordinateurs. Natacha vit la demande attendue arriver sur le secteur qu’elle contrôlait, et envoya la réponse positive. Aussitôt, un garde de la sécurité appela la garde du corps de Wardinsky pour s’assurer qu’il avait bien envoyé Silver. Mais à la place, ce fut Kalna qui répondit : le No Limit avait identifié et isolé l’appel, que Natacha avait intercepté et détourné vers sa partenaire. Le système de chiffrement du réseau téléphonique planétaire avait été le premier soin de l’équipe en arrivant sur place.

–          Silver est arrivé ? Parfait, il va au bureau du patron, il va passer quelques appels depuis la salle rouge. Nolan, terminé.

 

Kalna avait contrefait la voix et les accents de la secrétaire et garde du corps de Wardinsky, là encore sa connaissance parfaite de l’équipe et des procédures s’avérait payante. La porte s’ouvrit. Toujours pratiquement invisible, et surtout indétectable aux senseurs, Becky s’était précipitée dans l’ouverture avant que Kalna n’entre d’un pas posé.

–          C’est pour cet appel, que j’avais besoin d’une équipe, répéta Kalna. J’avais prévu jusqu’à 100K[1] pour l’opération, mais je n’avais personne à qui faire confiance. Et finalement mes 100K paraissent dérisoires comparés aux moyens que nous mettons en œuvre, sans faciliter la tâche outre-mesure, à part le fait de travailler en duo.

–          Largement plus, en effet. C’est … ça le bureau de Wardinsky ? C’est une réplique de celui du président de la Fédération, sur New Dallas.

–          Oui, et aux équipements près, enfin autant qu’il lui a été possible. Il l’emploie pour impressionner ses éventuels partenaires. Mais c’est bien de là qu’il dirige. La salle rouge est ici.

 

Elle ouvrit un panneau, qui dissimulait un ascenseur.

–          C’est le seul accès à l’aile spéciale. Complètement souterraine évidemment, avec surveillance sismique et tout un système anti-intrusion.

 

Becky entra dans le couloir, avant de revenir rapidement.

–          C’est le K920. Je ne vais pas pouvoir le garder ouvert plus de cinq secondes.

–          Cinq secondes ? J’ai le temps de faire sauter la porte avant que ça couine. Après ça, on va devoir se battre. Björn ? Pietro ?

–          Affirmatif, je coupe les liaisons câblées au moment de la détonation.

–          L’antenne ne va pas tenir cette charge d’EMP[2].

–          Becky, ça ne va pas couper tes liaisons ?

–          Je ne vais pas m’effondrer devant toi. S’il suffisait d’une EMP pour faire tomber Solaria, ça se saurait. Je vais perdre de la précision pendant quelques secondes.

–          Je prépare la charge.

 

Kalna s’assit en grand écart, pour sortir une demi-douzaine de cylindres de sa ‘’poche’’ ventrale. Natacha sentit la moue de dégoût d’Alicia, avec qui elle était toujours en liaison via Bud.

–          Ils ont dû salement la charcuter pour lui mettre autant de place dans le ventre.

–          Elle n’est plus une femme, techniquement, même si elle est d’une espèce si différente. Elle a intégré ces implants comme une normalité. Beaucoup d’humains ont perdu le contrôle avec moins d’implants ou de capacité que ça. Les archives sont pleines de ce genre de cas.

 

Kalna prit les cylindres, dévissant certains, utilisant des attaches magnétiques pour les façonner, et termina avec un bloc et quatre satellites reliés par des fils. L’ensemble de l’opération n’avait pas duré plus de quinze secondes. Elle leva les yeux vers Natacha, déclenchant le détonateur. Dix secondes.

Natacha enclencha aussitôt ses contre-mesures. La séquence était prête, elle attendit de voir la Capharite sur le point de pénétrer dans le champ. Cinq secondes. Kalna avait commencé à se mouvoir à une vitesse phénoménale dans le couloir long de vingt mètres. Quatre secondes. Elle sembla rebondir au plafond pour arriver juste devant la porte, et poser le bloc principal au centre. Deux secondes. Les deux satellites du haut étaient en place, maintenus à la porte par la gravité horizontale qu’ils créaient.

Une seconde. Les deux satellites du bas venaient de se verrouiller en place. D’une détente prodigieuse, Kalna parut tomber au plafond et s’y tasser. L’explosion parut presque dérisoire. Elle le fut de ce côté-là de la charge de démolition. Au moment où les canons de défense sortirent du mur, Kalna envoya une autre impulsion, et parut traverser littéralement la paroi. Natacha ne se risqua pas à jeter un œil dans le couloir protégé où la batterie défensive était prête à anéantir toute matière qui pénètrerait l’espace.

Au même moment, un autre type d’enfer se déchaîna. Un enfer électromagnétique cette fois, mais qui n’atteindrait pas cet endroit correctement protégé. L’éclairage intérieur disparut d’un coup.

Kalna atterrit dans la salle de garde. Le temps du relais par la centrale interne, la pièce restait sombre. La cyborg lança un cri suraigu par son synthétiseur vocal, pour récupérer les résultats sur son sonar. Deux des gardes gisaient dans la pièce, sous les décombres de la porte blindée. Ceux-là avaient leur compte, jugea-t-elle. Quatre autres étaient encore en train de terminer de tomber, ou de tenter de se rétablir. Le poignard de verre de Kalna sembla presque se matérialiser dans sa main, au bout de laquelle il décrivit une courbe qui traversait les gorges de deux d’entre eux. D’un salto elle franchit les débris de la porte, pour faire face aux deux gardes restants qui se relevaient. Elle atterrit semi-accroupie, une jambe tendue, transformant sa vitesse en rotation pour faucher une femme, qui était le garde le plus proche, et se retourna au sol pour frapper l’autre des deux pieds en chandelle. Elle entendit le craquement sec des vertèbres de l’homme, et pour faire bonne mesure posa les pieds sur le visage de la femme, avec un résultat similaire.

Elle avait déjà saisi le module qu’elle posa sur un connecteur de la console de sécurité. Immédiatement, un ‘’bip’’ sonore dans son interface confirma la pénétration du protocole de sécurité. Elle sentit sur son sonar l’approche de Becky, et l’augmentation soudaine du volume d’air de la pièce, ainsi qu’un sifflement caractéristique. ‘’Grenade !’’ entendit-elle en provenance de Becky. Elle se jeta au sol. Le souffle la projeta contre le mur.

‘’Perforations multiples !’’, hurla l’interface. Kalna termina de se laisser retomber en regardant son écran de contrôle de dommages. L’écran qu’elle affichait montrait une silhouette avec de nombreux points rouges sur le côté gauche, mais le treillis subdermique avait absorbé l’essentiel de la violence de l’impact. ‘’Reste au sol’’ fit la voix de Natacha alors qu’elle prenait une impulsion. Les hommes étaient au seuil de la porte du fond. La lumière se ralluma pour de bon.

–          Bordel, elle a nettoyé l’équipe de Len. Deux dans l’explosion, deux égorgés, un coup du lapin et Len a la nuque brisée.

–          Bon les gars, on récupère les pièces détachées.

–          On va te mettre en pièces, salope.

–          Eh les gars, on ne vous a pas dit que ce ne sont pas des manières de parler à une femme ? Surtout en présence d’une enfant !

La voix de Becky sembla sortir de nulle part, totalement désincarnée. Les gros bras jetèrent un œil inquiet autour. Ils se mirent dos à dos, pour que quelqu’un voie la menace, où qu’elle soit.

–          Où c’est ?

–          On plombe partout ! Répondit l’un d’entre eux, abaissant son arme pour tirer sur Kalna. Il enfonça la détente. Et put observer une énorme gerbe de particules à moins d’un mètre devant lui. Son tir n’avait pas atteint sa cible.

‘’Merde, elle a un champ de forces’’ commença-t-il à dire, alors que ses compagnons avaient déchaîné leurs armes tout autour, détruisant tout ce qui pouvait rester de la salle déjà dévastée par les deux explosions. Il commença à paniquer sérieusement lorsqu’il vit les impacts s’approcher de lui, sans que le champ commençât à donner de signes de faiblesses. Il ne vit jamais la fulgurance bleue qui avait surgi à côté, traversant son champ, son armure, et son torse, remontant de la gauche au-dessous de la cage thoracique à l’épaule droite. Pendant qu’il restait encore hébété, Becky avait bondi au-dessus, utilisant son générateur de gravité pour effectuer un saut surnaturel. Kalna profita également de la brèche, poussant l’un des commandos violemment dans deux autres, au moment où Becky se mettait à tourbillonner rapidement, distribuant des coups de sabre mortels autour d’elle. En quelques secondes, tout fut terminé. Les six membres de ce commando avaient rejoint les gardes au sol, et la pièce était jonchée de cadavres. Kalna, qui avait repris son apparence ordinaire, se dirigea sans un regard vers la pièce suivante, d’où les étaient arrivés.

–           Merci du coup de main, j’ai été surprise par la vitesse d’ouverture de cette porte. Je n’ai jamais été admise jusqu’ici. Par contre je sais qu’il n’y a plus d’hommes armés au-delà. Seulement l’équipe technique du projet.

–          De rien pour l’aide, on forme une équipe.

–          Je n’ai jamais eu d’équipe…

–          Tes blessures ?

–          Je pourrais en guérir seule, mais j’aimerais bien une réfection en prime, le comble du luxe serait une anesthésie.

 

Natacha avisa les taches bleutées sur le corps de son équipière. Son sang à base de cuivre. Elle commençait à pouvoir lire dans la gestuelle de Kalna, son langage corporel. La cyborg avait calqué son comportement sur celui des humains qui l’entouraient, et en dépit de ses différences, elle s’était adaptée. Natacha pouvait à ce moment mesurer les conflits qui l’agitaient, les motivations qui la faisaient agir. Pensive, elle laissa la non-humaine, pourtant si humaine, effectuer la reconnaissance dans les pièces qui suivaient. À un moment, elle prévint par radio. ‘’Il y a quelqu’un dans cette pièce, il est calme, et ne porte ni armure ni champs. J’y vais.’’

Elle entra dans le bureau. Une personne était à une console, et lui tournait le dos. Quand il sentit la porte s’ouvrir, il retourna son fauteuil doucement. Une arme de poing était posée sur la console, l’homme ne fit même pas mine de vouloir s’en saisir.

–          Bonsoir Kalna.

–          John !

–          J’avais espéré que tu ne m’aurais même pas laissé le temps de savoir ce qui m’arrivait.

–          Je ne suis pas là pour toi.

–          Bien sûr que non. Ce serait ridicule, et tellement plus facile à l’extérieur. Ce que tu cherches est dans la pièce au bout du couloir. La porte ne devrait pas te poser de problème. Il n’y a pas de défense, pas de gardien. Plus aucun des scientifiques.

–          Où sont-ils ?

–          Wardinsky les a fait éliminer. C’est Mariko qui s’en est chargée.

–          Quand ?

–          Il y a trois heures.

–          Ça concorde. Tout concorde.

–          J’ai gagné une fin rapide ?

–          Je n’ai pas de raison de te tuer.

–          Je peux t’en donner. (Il fit un signe vers le pistolaser).

–          Pourquoi veux-tu mourir ?

–          Si je le trahis, Wardinsky me tuera de toute façon, et ce ne sera pas agréable.

–          Il protège quelqu’un, dit Natacha par la radio.

–          Qui protèges-tu ?

–          Ma femme. Et sa fille… notre fille. Seul le boss est au courant, mais il m’a déjà menacé avec.

–          On va les évacuer si tu me donnes l’adresse.

–          ‘’On ?’’. Tu bosses en équipe maintenant ?

–          Il vaut mieux que tu oublies ça, mais oui, il y a un ‘’on’’ cette fois.

–          Je te fais confiance. La cent huitième, 34b. Brenda Page. On a tout le troisième étage.

–          On les sauve. Je t’enverrai des nouvelles.

–          Il ne me laissera pas filer.

–          Sauf si je t’envoie à l’hôpital. Je te conseille de ne pas te presser d’en sortir. Après ça le boss ne sera probablement plus un problème.

 

Kalna s’approcha de l’homme, et commença par le sécher d’un direct au menton. Becky détourna les yeux. Quelques secondes plus tard, toutes deux étaient devant la porte du saint des saints du complexe.

–          Je démolis ? Demanda Becky.

–          Inutile. Mariko a eu un accès ici, et il n’y avait pas de raison de le révoquer. A la voir comme ça, on pourrait penser qu’elle est fan de ma personne. La différence, c’est qu’elle aime tuer. Et surtout, pas vite.

 

Kalna avait à nouveau changé d’apparence. Elle mit ses yeux au niveau du capteur, la main sur la plaque détectrice, et prononça d’une voix sirupeuse ‘’Kenji, Mariko, ouverture’’.

La porte coulissa. La salle s’alluma, révélant un mélange de bureau d’étude et de scène de crime avant le nettoyage. Certes, les cadavres n’étaient plus présents, mais l’odeur de sang était encore poignante. Il en avait giclé presque partout.

–          Si jamais je la rencontre … dit Kalna.

–          Tu la tues ? Ce n’est pas comme ça que nous agissons. Il y a des lois, il faut des juges, une instruction, un procès…

–          Nous ne sommes pas en territoire fédéral. Ici il n’y a pas de lois, juste des règles. Pas de policiers, mais des milices privées. Et pour ce qui est des procès, celui qui est encore debout à la fin a gagné et rafle le tapis. Même si le vote d’adhésion passe, ce que tout le monde croit, et beaucoup espèrent, il faudra vingt ans à la Fédération pour en arriver à avoir l’idée d’arrêter une Mariko. D’ici là elle se sera déjà fait fondre les neurones sur son interface. Ou bien elle aura déjanté assez grave pour que quelqu’un lui ait réglé son compte. Tiens, essaie cette console.

 

Becky activa son senseur au-dessus d’un transmetteur.

–          C’est bon il n’y a rien à hacker, les documents sont en clair… de la géologie ?

–          Prends tout, on verra bien.

–          Évidemment. Étrange, on dirait des collections d’études de géologie, avec une géolocalisation précise.

–          Ça mène sur où ?

–          Le continent polaire.

–          Le Consortium ? C’est hyper exploité au niveau minier. C’est très riche, le Consortium est plus gros que nous sur tous les points de vue, sauf la superficie. A commencer par le double de nos cent millions d’habitants. C’est pour ça que le référendum d’adhésion va passer.

–          Donc ces données géologiques n’ont rien de secret ?

–          Nous tout ça est archi-connu.

–          J’ai toutes les données. On rentre.

–          Le gars sur cette console travaillait sur un dossier nommé ‘’Atlantis’’. Plusieurs milliers d’heures de travail collaboratif.

–          On verra à l’analyse. J’ai également pris les traces d’utilisation des ordinateurs.

–          Quelque-chose me dit que le temps presse.

 

Elles suivirent le trajet inverse pour ressortir de cette partie du complexe, croisant au passage un John qui n’avait pas repris conscience, et la scène de carnage de la salle de garde. Au-delà du bureau du chef, la plus grande confusion régnait. Kalna, qui avait repris l’apparence de Silver, eut à croiser un groupe de gardes nerveux, pendant que Becky profitait de son camouflage pour se cacher pendant leur passage.

–          J’ai perdu ma communication. Quelqu’un peut m’expliquer ce qui se passe ?

–          On ne sait pas chef, on a tout perdu aussi. Gary dit qu’on a pris une EMP.

–          Et vous restez à glander dans les couloirs ? Tout le monde aux postes de défense des périmètres. Personne ne doit entrer avant d’avoir été formellement identifié. Et grouillez-vous. Si on me cherche, dites que je suis parti prévenir le boss.

 

Les gardes n’en demandèrent pas plus et coururent vers une porte. Dès qu’ils furent hors de vue, Becky recolla sur Kalna, jusqu’à la sortie de l’enceinte interne.

Deux minutes plus tard, elles étaient ressorties par l’entrée principale. Kalna fit semblant de s’éloigner hors de la zone où les relais radios étaient coupés, et toutes deux entrèrent dans la voiture que Kalna avait prévue pour l’évacuation. Deux changements de voitures plus tard, elles étaient à l’astroport et entrèrent dans le No Limit. Elles avaient à peine franchi le sas du petit vaisseau que Kalna décela chez Becky un changement d’attitude. Elle partit vers la soute arrière d’un pas soudain apaisé. Natacha déboula en trombe.

–          J’ai laissé Becky retourner dans son alcôve en automatique. Bienvenue sur le No Limit, Kalna. Ce n’est pas très grand, mais c’est rapide. On a été devancées ici, viens à notre mini-salle de réunion.

 

La petite pièce était bondée. Bud était en train de s’expliquer avec une jeune femme qui pleurait, alors qu’Alicia s’occupait d’une enfant.

Natacha s’adressa à la réfugiée.

–          Bonjour Brenda. Vous et votre fille êtes sous notre protection ici. Nous avons mandat de la Fédération pour vous évacuer sous couvert de protection des témoins.

–          Et … John ? Comment va-t-il ?

 

Kalna prit la parole.

–          Deux côtes et un genou cassés, contusions multiples, le tarif à l’hôpital central c’est un mois pour qu’il remarche normalement. Et surtout il va être interné dans un service pour dix jours.

–          Vous l’avez examiné ?

–          Non, je lui ai fait ces blessures. Et avant que vous me traitiez de monstre, une opinion ouverte à la discussion, sachez que si je l’avais simplement assommé ou ligoté, son patron aurait eu des soupçons, notamment en rapport avec la dizaine de cadavres et les quelques blessés graves de la pièce à côté. Et avant que je l’assomme, il nous a demandé de vous protéger.

–          Bon, euh, je suppose que je dois vous remercier alors. Je ne pense pas que vous ayez besoin de moi autour. Où puis-je aller avec ma fille ?

–          Il reste une cabine, celle sans numéro, vers l’arrière du vaisseau. On vous trouvera des affaires. Suivez la flèche.

 

La femme sortit avec son enfant.

–          Je termine les présentations. Kalna, voici Bud, le frère d’Alicia, Peter, notre pilote, et Dniek, notre attaché scientifique. Peter, pas la peine de baver, Kalna et Dniek sont de la même espèce.

 

Kalna avait effectivement repéré son congénère. Elle lui adressa un salut gêné, auquel il répondit de manière protocolaire – le concept de saluer une autre personne étant absent de son entendement, mais la nécessité d’une réponse vis-à-vis d’une autre espèce s’imposant pour des raisons diplomatiques.

–          Revenons au dossier de Wardinsky. Les documents que nous avons pu extraire pour le moment concernent une liste de géolocalisations avec des valeurs. Pour le moment ce sont tous des points où des mines ont été fermées pour cause d’épuisement, avec des relevés extensifs de composition des sols, en profondeur dans le plateau continental.

–          Il y un élément qui me trouble, dit Alicia. Le nom du dossier, Atlantis. Une référence à un vieux mythe terrien. Une île dont les habitants ont été punis par les dieux, et qui a été engloutie sous les eaux.

 

Kalna réagit.

–          Les eaux ? L’île a un point culminant à trois cents mètres, et avec les polders ont doit avoir le tiers sous le niveau des eaux.

–          Confirmé, répondit Dniek. Trente-huit pour cent, et cinquante-deux pour cent de la population.

–          Bordel, dit Björn. Oméga.

–          Comment ça, oméga ? Demanda Kalna.

–          L’arme ultime de la Fédération. Une bombe à antimatière qui se propulse sous le plateau continental avant de lâcher sa charge. Là ce serait plutôt l’oméga du pauvre. On secoue le plateau continental et on laisse les eaux finir le travail. Évidemment, ça ne marche pas tant que le champ déflecteur planétaire est en fonction. D’où…

–          Le concert vient de commencer, sans notre action, c’était l’alibi idéal pour Wardinsky.

–          Je décolle d’urgence, dit Peter.

–          Où est le champ déflecteur ? Demanda Björn.

–          Dans la capitale, Pôle. Elle est dans la caserne principale de la ville. Sous le palais présidentiel en fait, qui est bâti sur le pôle magnétique.

Je me prépare, dit Björn. Alicia, recrée le réseau télépathique.

–          Fait. La réponse arriva dans l’esprit de Björn alors qu’il entrait dans sa cabine en se déshabillant.

–          Essaie d’intégrer Kalna si possible.

–          Allô ? C’est une sensation étrange, fit une voix télépathique qui n’avait aucun rapport avec la sortie du synthétiseur vocal de la cyborg.

–          Bon, elle a un cerveau.

‘’!’’ Fut la seule réponse.

Björn enleva rapidement sa combinaison intégrale, qui comprenait également les bottes, et activa la douche sonique pour trente secondes. Puis il se dirigea vers l’armoire qui venait de s’ouvrir, et se plaça dans la forme en creux, à sa mesure. Devant ses yeux, l’écran de son moniteur s’alluma. ‘Verrouillage en cours.’, dit une voix synthétique. Il attendit un peu, et sentit une douce sensation dans son dos.

-Verrouillage terminé, activation. Tous les systèmes sont opérationnels.

Il ressortit. L’armure qu’il portait ne ressemblait pas extérieurement à celles des commandos qu’il avait portées. La différence était volontaire. Ce prototype était plus profilé, avait plus un aspect de prédateur, de menace mortelle. En l’absence de commande, son système de camouflage était désactivé, et il n’affichait qu’un gris mat. Les armes étaient pré-positionnées. Il y avait celles, légères, intégrées dans la carapace même. Et les armes externes, dont l’effrayant combi, placé contre le dos en position de repos, mais monté sur un bras articulé fixé à la ceinture.

Dniek s’était placé dans le siège de communications, juste derrière le pilote.

–          On annonce une attaque sur le palais présidentiel.

–          TSO[3] deux cent cinquante au … ‘Top !’.

–          Kalna, je te vois te préparer. Tu veux vraiment descendre ?

–          Natacha, tu m’imagines en train de manquer une bonne bagarre ?

–          On n’a pas d’armure pour toi, mais on a un harnais qui combine écrans et agrav.

–          Ça me va, je prends. Et une de ces épées de force.

–          J’ai la sixième flotte en ligne, Landret n’a personne à moins de trois jours, mais elle nous les envoie, et dépêche le reste sur Reagan.

–          Si on échoue … dit Pietro.

–          … Des millions de gens le paient, répondit Björn. Mais cette fois, on a l’occasion de sauver du monde.

Natacha, dont l’avatar n’avait guère besoin de plus de préparation, dirigeait une part des communications depuis une salle virtuelle.

–          Impossible d’établir une liaison avec la présidence ou la caserne, ils ont dû brouiller les communications.

–          Repérez les brouilleurs, nous devrons les détruire. Et brouiller leurs propres communications nous-même.

–          Brouillage prêt.

–          Nous arrivons sur place. J’ai un point pour Pietro, sur un immeuble. Mais ils ont placé leurs propres snipers.

–          Je descends, dit Kalna. Laissez-moi quelques secondes pour nettoyer. Les grenades à bague bleue sont bien celles à souffle ?

–          Affirmatif, répondit Björn. Le déclenchement peut être effectué depuis l’interface.

–          J’adore ça.

 

Quittant le mode hypersonique, Peter activa le camouflage du No Limit. Visuellement du moins, le vaisseau était difficile à repérer. Kalna était dans la soute, aux côtés de Björn, Natacha, et Pietro. Ce dernier avait également une combinaison de combat, visuellement proche de celle de Björn, mais nettement moins blindée que l’exosquelette lourd, qui était ce qui se faisait de plus lourd en dehors des AMI. L’avatar de Natacha était simplement recouvert d’une combinaison légère.

Kalna se tenait debout sur la trappe. Le panneau était ouvert, et le paysage défilait sous ses pieds. Seul le champ la préservait de la chute. Elle recevait sur son interface la position du point de largage. 3.. 2.. 1.. Le défilement des immeubles venait de s’arrêter sous ses pieds, et le champ disparut, la laissant tomber de cinq mètres en chute libre. Les trois mercenaires étaient au bord du toit, et ne semblaient pas avoir de cible pour le moment. Kalna ne prit pas de temps pour calculer de trajectoire. Alors qu’un des snipers se retournait en raison du bruit provoqué par le vaisseau, la grenade frappait le sol juste derrière eux. La cyborg déclencha l’explosion. Les deux autres tireurs furent projetés au-delà du rebord du toit, le troisième tentait encore de faire tourner son arme longue quand Kalna, qui avait atterri en roulade, le cueillit sous la poitrine avec les deux pieds, le précipitant hors du terrain de jeu plus vite encore que ses coéquipiers.

–          Terrain dégagé ! Envoya-t-elle.

Pietro s’était déjà lancé, mais lui ne tombait qu’à un tiers de g. Il fut en place au moment où le premier des snipers s’écrasait au sol, trente étages plus bas. Pendant ce temps, Kalna avait bondi vers la trappe, tombant vers le haut, et réintégré la cale.

–          Je ne me lasserai jamais des agravs.

–          9.9 ! Entendit-elle sur le lien.

–          9.5 !

–          Ronchon !

–          Toujours partant pour un rendez-vous romantique, Peter ?

–          Toujours, mon ange, j’adore les femmes dangereuses.

La voix de Dniek se fit entendre sur la radio.

–          Brouillage actif, nous bloquons toutes les communications dans la zone. Les brouilleurs ennemis identifiés sont visibles sur vos cartes.

–          Quels types de brouilleurs ?

–          Du matériel déclassé de la République Populaire. Inutile en guerre de nos jours, mais très prisé des mercenaires.

–          Peut-on forcer un canal vers la caserne ?

–          Négatif, leur matériel est encore pire, il est complètement parasité.

Entre temps, Björn puis Natacha, du moins son avatar, avaient sauté. Camouflé sur un toit d’immeuble, Björn continuait à diriger l’action.

–          Que font-ils ?

–          La perte des communications semblait faire partie des éventualités envisagées. Ils s’en tiennent à leur plan. L’attaque continue sur le palais présidentiel, la caserne se vide. Leurs forces de réserve restent camouflées. Aucune activité suspecte ou pic d’énergie.

–          Ils vont sûrement arriver par l’arrière, pour prendre les soldats au dépourvu.

–          Je vois un officier, dit Natacha. Il a l’air de mener la contre-attaque.

–          Il faut le faire réfléchir. Pietro, tu l’as en vue ?

–          Affirmatif.

–          Détruis un véhicule à l’arrière de sa position.

–          Nouvelles signatures. Huit AMI type deux viennent de sortir de camions garés autour. Moteurs froids.

–          S’ils attaquent les soldats en armure légère, ils vont faire un massacre. Peter, empêche-les de voler. Pietro, c’est trop lourd pour tes armes. Et gardez l’œil pour le vaisseau de soutien et d’évacuation.

Le No Limit décrivit une courbe dans le ciel, piquant à la verticale sur le lieu d’où partaient les armures. Les batteries secondaires s’allumèrent, criblant deux des AMI, qui retombèrent en fracas au sol.

–          Deux cibles traitées, confirma Pietro. Les autres ont vu l’attaque et restent au sol. Ils seront durs à atteindre. Mais … Kalna ?

La cyborg venait d’atteindre les coordonnées de l’une des AMI, qui s’était retrouvée isolée. Profitant du brouillage intensif, elle se jeta dessus à trois g[4], utilisant tout son mouvement vertical pour planter sa lame de forces dans l’armure, puis s’agrippant en croisant ses jambes devant le cou du mercenaire pour faire pénétrer sa lame.

La tentative parut immédiatement couronnée de succès car le mercenaire cessa de se défendre en écrasant le parasite, et tomba sur le côté. Kalna remonta à toute vitesse sur le toit, juste avant que l’arc de tir de l’AMI la plus proche ne coupe sa position. Le mercenaire avait commencé à tirer, mais la cyborg était déjà hors de portée. Pris dans l’obsession de sa cible, il décolla pour la prendre en mire … pour se retrouver en face du No Limit dont la batterie le réduisit en pièces.

–          Quatre, fit Björn. Et c’est la première fois que je vois un fantassin faire équipe avec un vaisseau spatial dans un combat urbain. Il reste à trouver leur équipe de pointe.

–          Autre que les AMI ?

–          Oui, le champ planétaire est généré dans une base fabriquée à la chaine par Kjareen Industries. Les couloirs sont trop bas pour une AMI. L’équipe de pointe va devoir attendre d’avoir le champ libre pour aller détruire la base à la main. Ils seront vulnérables.

–          Tu as l’air d’en connaître long sur le sujet.

–          J’en ai fait sauter une, et il a fallu qu’on nous explique pourquoi c’était à nous de traverser les défenses des punaises.[5]

–          Les militaires semblent avoir compris le problème, mais ils sont pris entre deux feux, dit Natacha. Il faut qu’on se sépare. Björn et moi sur le commando de pointe à la caserne. Pietro, tu cloues les AMI au sol pour protéger les soldats. Kalna, tu harcèles les commandos qui attaquent le palais présidentiel. Bud, tu largues une radio depuis le vaisseau pour ce groupe de soldats. Dniek, émettez un hologramme dessus qui indique ce que c’est.

Sur son plan, Natacha voyait déjà Kalna se déplaçant à grande vitesse autour du parc du palais présidentiel, en prenant soin de rester sous le couvert des immeubles par rapport aux assaillants. Bud était à sa console quand il vit l’appareil de communication arriver au sol, entouré par l’icône qui signifiait un appel sur les interfaces communes, un des militaires le ramassa. Bud l’activa.

–          Transmettez ceci à votre officier.

–          Lieutenant Tassert. Merci pour le coup de main contre les AMI. Qui êtes-vous ?

–          Equipe corsaire sept-Alpha-deux de la Fédération.

–          On est coupés de toute communication. Quelle est la situation réelle ?

–          Vous êtes sur le mauvais objectif. Le palais présidentiel est un leurre pour vous faire sortir. Leur objectif est le champ planétaire.

Bud sentit le lieutenant se décomposer quand celui-ci se résolut à répondre, après un blanc de deux secondes.

–          Nous allons avoir besoin de couverture pour revenir à la caserne, ces AMI nous coupent la route.

–          On va vous couvrir, mais vous n’allez pas avoir une tâche facile.

–          À tous. On retourne à la caserne, le champ planétaire est attaqué. Il faut amener les AMI à se découvrir. On décroche. Morton, vous restez planqués dans la station de métro, vous les prenez de dos quand ils vous dépassent. Gray, vous ferez l’enclume quand Morton attaquera. Feu croisé depuis le parking. En avant. Corsaire, on compte sur vous quand on les débusque.

–          Je garde le contact et vous informe, on a des commandos proches de la caserne.

 

La caserne était d’un type ordinaire pour une colonie perdue, qui n’avait pas connu l’essor technologique du Centre. Notamment, elle était entourée d’un simple mur, et aucun champ de forces ne protégeait les accès aériens. En guise d’ultime défense, des miradors surplombaient les murs, sans même de protection pour les gardes. Des gardes étrangement absents.

Un dernier saut propulsa Björn sur la plate-forme, d’où le filtre infrarouge de son casque lui révéla instantanément la situation : les corps chauds étaient près de la trappe d’accès du mirador. Bud transmit immédiatement aux soldats.

–          Officier, les gardes des miradors ont été tués, mais personne ne les tient.

–          Compris. On va pouvoir foncer vers l’intérieur.

Pendant ce temps, Kalna était parvenue à la hauteur du palais présidentiel, qui s’était transformé en camp retranché. Quelques dizaines de policiers ripostaient aux attaques des mercenaires, certains en tenue de combat, d’autres avec un gilet protecteur enfilé dessus leur tenue civile. Ils étaient parvenus à monter une défense efficace contre leurs assaillants, mais il y avait eu des pertes de part et d’autre. Bien plus nombreuses du côté des policiers.

Du haut d’un immeuble bas, Kalna observait le mouvement des assaillants un court instant. Ils avaient laissé une escouade avec une douzaine d’armes lourdes qui clouaient les policiers sur l’entrée du palais, et le reste des troupes partait dans le dos des militaires. Elle retira rapidement ses vêtements ; son corps avait pris la couleur de la rue, des ongles aux cheveux. Puis elle se laissa couler le long d’une canalisation, à peine dix secondes après le passage des mercenaires, posa le harnais agrav qui restait trop visible, puis courut à découvert en direction du camion qui abritait un radiant lourd derrière son épais blindage.

–          Kalna, les champs de forces des véhicules ne sont pas synchronisés.

–          Bande d’amateurs !

De sa position, elle sentait ronronner le champ de force de char de guerre qui avait été placé sur le camion. L’engin avait été renforcé sur l’extérieur, mais pas les gonds des portes. Elle arracha la portière du conducteur d’un geste, saisissant de l’autre main l’homme qui était couché en position de tir sur le siège avant. L’homme, surpris, pris par un pied, heurta de la tête le tableau de bord et l’encadrement de la porte, avant de se retrouver projeté à plusieurs mètres, et de s’effondrer inconscient.

–          Lui au moins devrait survivre pour affronter la justice, dit Kalna sur le réseau.

–          Et les autres ? Demanda Alicia.

–          Je crois qu’il est déjà trop tard.

Ignorant les exclamations des personnes dans le van, Kalna prit les commandes et lança l’engin à pleine puissance dans le suivant, en prenant soin de s’éjecter. La collision fut violente, mais surtout, les deux champs de forces en contact l’un de l’autre et non synchronisés, interférèrent violemment, présentant des failles d’interférences dont les défenseurs profitèrent rapidement. Les champs passèrent rapidement au rouge, puis disparurent dans un flamboiement d’étincelles. Les tirs continuèrent, portant la carrosserie et le blindage bricolé à des températures extrêmes. Kalna entendit des exclamations de surprise, puis d’angoisse, qui se terminèrent en hurlements de douleur quand les mercenaires furent pris dans une chaleur intense. Quelqu’un finit par parvenir à ouvrir la porte arrière du camion que Kalna avait piraté, et deux des occupants sortirent, pour être cueillis sous le feu des défenseurs.

–          Mieux vaut ça que griller, souffla Alicia, néanmoins choquée.

–          Il faudrait un tir sur les deux autres camions, si les policiers concentrent leurs tirs, ils vont sauter.

–          Bien calculé, répondit Peter. Je prends une ligne de visée.

Le vaisseau prit un peu de hauteur, et sa batterie cracha, saturant rapidement le champ de protection d’un véhicule. Les policiers terminèrent le travail, avec des cris de victoire. Le dernier camion subit le même sort quelques instants plus tard. Les policiers commencèrent à s’occuper des blessés qui gisaient sur le terrain, alors que certains d’entre eux continuaient à surveiller la zone. Kalna lança alors d’une voix forte.

–          Ici commando corsaire de la Fédération. Je passe à découvert et je m’approche de vous. Ne tirez pas. Ne tirez pas.

Deux des policiers regardèrent dans sa direction, en abaissant leurs armes. Kalna leva les mains, tranquillement. Sa peau était en train de prendre une teinte d’un bleu uniforme, masquant les traces de ses blessures antérieures, mais il était évident au vu de sa silhouette parfaitement découpée, qu’elle ne portait, en outre, aucune arme.

–          N’approchez pas plus, dit un policier, on sait à quelle vitesse un cyborg peut agir. On doit tous prendre des précautions. Kalna acquiesça.

–          Je suis venue vous prévenir. L’attaque sur le palais est une diversion. L’opération principale est sur la caserne.

–          La caserne ? Mais … oh, bordel !

–          Les militaires sont en train d’y retourner, mais ceux qu’ils ont laissés sur place ont été tués. Nous avons envoyé des commandos intercepter l’équipe qui attaque le champ planétaire. Cette équipe-là est toujours dans les temps, elle n’a pas encore été retardée. Il reste quatre AMI devant les militaires, et notre vaisseau ne peut pas les chasser au sol.

–          Pouvez-vous rétablir nos communications ?

–          Négatif. Nous avons la position des brouilleurs mais pas le temps de nous en occuper. On va vous envoyer un communicateur de la Fédération au prochain passage du vaisseau. Vous aurez les militaires sur la ligne.

–          On peut sans doute les aider.

Le policier cria.

–          Krenst, on lance le cortège présidentiel. En urgence. Complétez les équipages s’il en manque.

Quelques agents s’avancèrent. Voyant les manques, d’autres les rejoignirent, et coururent vers l’intérieur des bâtiments.

–          Les véhicules sont liés par un système de communication laser. Ça marche tant qu’ils restent en vue.

–          Les militaires viennent de prendre leurs poursuivants en embuscade. Je pars les aider.

Kalna se retourna, courant à une vitesse qui aurait fait pâlir des athlètes humains. Les policiers ne tiquèrent pas, ils avaient interprété le terme de cyborg à un autre niveau, celui où les membres du sujet auraient été remplacés.

De son poste d’observation, Pietro avait une vision sur l’axe où les affrontements se déroulaient. Pour le moment, il suivait la progression des mercenaires lancés à la poursuite des militaires. Il les vit dépasser la station de métro où le piège était tendu. Soudain, une salve de tirs arriva de l’affut. Pris de dos, les mercenaires se jetèrent au sol ou à couvert. Au moment où les militaires qu’ils poursuivaient les cueillirent. Pietro utilisa les détecteurs intégrés à son système de visée pour tirer sur les mercenaires qui n’avaient pas de champs de forces. Les rayons invisibles de son fusil laser prélevèrent un tribut terrible sur les assaillants.

Sur sa carte, il voyait la progression de Björn et Natacha d’une part, et les déplacements de Kalna de l’autre. Il reçut en direct la conversation de Kalna avec les policiers, puis après qu’il eût averti du début de la bataille, il la vit revenir vers le site de combat (‘’cette fois tu arriveras trop tard, ma vieille’’).

De son point d’observation, il voyait également les AMI des mercenaires. La position du No Limit les coinçait dans deux blocs d’immeubles, entre la caserne et la station de métro, elles seraient devenues faciles à tirer dans les zones découvertes de part et d’autre. Par chance, l’heure locale ‘’convenue’’ pour la ville de Pôle était très tôt dans la matinée, il y avait peu – ou pas – de travailleurs dans ces immeubles de bureaux haut de gamme, ce qui diminuait les risques de victimes collatérales.

De fait, les mercenaires étaient parvenus à se dissimuler dans un recoin où Pietro n’avait aucune visibilité, et le combat risquait de perdurer, quand Pietro entendit du trafic sur le canal des militaires.

–          GP unité à détachement militaire. Nous avons votre position et nous venons vous débloquer. Dégagez la voie.

Il vit l’officier faire un geste. Les soldats s’étaient rangés sur les trottoirs pour laisser passer les énormes limousines. Pietro ne fut pas surpris de voir le traceur de Kalna sur le véhicule de tête.

Les trois véhicules blindés passèrent au milieu du groupe de combat à une vitesse importante, et le premier se jeta comme un bélier dans l’impasse où les mercenaires s’étaient réfugiés en improvisant un barrage. Les deux autres véhicules se rangèrent en travers, pour servir de couverture.

Agrippée à la voiture du président, Kalna attendit le moment du choc pour s’éjecter avec l’antigrav, ce qui lui donna une vitesse initiale importante. Suffisamment pour s’écraser sur le mur d’en face, mais elle atterrit sur ses pieds, malgré une grimace sous la violence de l’impact. Elle retomba au sol, dans le dos des mercenaires. Saisissant sa lame de force, elle se lança dans une roulade…

–          Ils ont deux minutes d’avance sur nous, jugea Natacha, en commençant à sprinter. Six cents mètres, quatre portes.

–          Pourquoi ce parcours ?

–          Le palais présidentiel est au point exact du pôle. Le générateur devait y être, et seuls des militaires devaient le protéger. D’où le tunnel.

–          Porte une.

–          Je passe devant et j’essuie le feu, dit Natacha. Ce à quoi aucune protestation ne pouvait être opposée, les avatars de Natacha étant sacrifiables.

La porte s’ouvrit devant eux. Il n’y avait personne. Ils foncèrent vers la deuxième porte. Sur la liaison télépathique, Alicia annonça la fin du combat dans les rues de Pole, avec des contusions pour Kalna. Il restait quatre AMI, que les soldats allaient débusquer avec l’aide du No Limit. Bud souligna : ‘’on occupe les soldats, ils n’ont plus de contrôle sur leur destin, ni celui des leurs. Les officiers l’ont compris. Une équipe est partie s’occuper des brouilleurs‘’.

En courant dans les couloirs de la station, ni Natacha, ni Björn n’osaient se préoccuper des conséquences de leurs actions. Un échec aurait signifié la destruction du continent, et plus d’une centaine de millions de victimes. L’urgence primait. Le sonar de Natacha détecta une présence. Un homme laissé en faction à l’arrière. Deux épées de forces s’activèrent simultanément. Deux bolides traversèrent une porte pour percuter un mercenaire puissamment armuré, laissant sur place un corps dont les systèmes vitaux clamaient la situation critique.

–          Les autres savent, maintenant.

–          Ils vont laisser un homme terminer le travail, le reste va nous contrer.

–          Il faut qu’on passe.

–          Quatre échos à cinquante mètres.

–          J’envoie de la fumée cohésive. Occupe-les.

Les deux commandos traversèrent l’espace restant sous le feu des radiants des mercenaires. Avant d’arriver au contact, Björn lança un objet, qui détonna en émettant une fumée brune, parsemée d’éclairs électriques. Natacha se rua dans le nuage, l’épée sortie. Björn sauta au-dessus de la mêlée et poursuivit sa route, pratiquement sur les talons d’un mercenaire vêtu d’une combinaison rouge sombre.

Le couloir était rétréci dans cette partie finale du complexe. Le module préfabriqué avait l’air étranger, encore plus dépourvu d’âme que ces couloirs de céramique. Björn pénétra dans le module central. La porte avait également été forcée. La passerelle était envahie de caisses, d’outils déballés. Aucun signe de vie, ni de mouvement. Björn coupa ses propres émetteurs, son champ de protection, et son sonar pour ne pas révéler sa position, en lançant une autre grenade ECM[6]. Sa pulsation révèlerait le mouvement du mercenaire si celui-ci sautait la rambarde. Björn ne sortit pas sa lame de forces, trop visible sur des détecteurs, mais son simple couteau de verracier.

Son adversaire semblait savoir, pour la grenade ECM, et ne tomba pas dans le piège. Ils étaient là tous les deux, pratiquement aveugles dans le brouillard gris, assourdis par les hululements de la grenade. La vision de Björn se modifia subtilement. La fumée cohésive était devenue un brouillard saturant, les caisses et les machines des colonnes de débris humains, et au milieu de l’enfer une petite fille ouvrit les yeux. ‘’Monsieur, j’ai mal…’’. Le poignard fulgura. Le verracier traversa céramique, métal et chair dans un crissement lugubre, avant que la garde vienne buter contre l’armure du mercenaire. Björn sentit presque directement les efforts de l’armure pour garder l’homme en vie, le signal de détresse, les injections de coagulant, de silicones, de stimulants, d’anti douleur, puis le défibrillateur. Sa propre armure avait un recours dont le mercenaire ne disposait pas, la congélation chimique, pour préserver le cerveau et autant que possible du corps, en vue d’un passage en clinique de régénération.

Björn continuait à enserrer le corps dans son étreinte mortelle, son regard intérieur toujours rivé dans celui de la petite fille. Un cri le tira de sa torpeur. Alicia avait mis toute sa force pour le réveiller. Björn se leva comme un automate, et partit en direction du couloir. Un des mercenaires était au sol, à l’extérieur de la fumée cohésive. Björn se lança dans la bagarre, ce qui permit à Natacha de sortir du mode purement défensif dans lequel elle s’était placée, et à deux contre trois ils surclassaient totalement leurs adversaires, ce qui fit qu’ils les maîtrisèrent sans les tuer.

Autour de la grande île, des dispositifs furent soudain activés. Des noyaux d’antimatière étaient contenus dans des champs de forces. Les champs coupés, l’antimatière rencontra les parois matérielles des engins. La réaction nucléaire fut instantanée. La destruction d’un gramme de matière génère une explosion capable de dévaster une ville. Chacune des bombes était calibrée à un kilogramme. Les études géologiques avaient démontré que le continent serait brisé, fissuré, et qu’un tsunami gigantesque allait laver les restes. Mais le champ planétaire était présent. Les atomes d’antimatière rencontrèrent bien la matière, se désintégrant en particules secondaires et rayonnements de haute énergie, et pour l’essentiel, par l’effet du champ quantique, passant directement dans l’hyperespace. Une partie du rayonnement, des particules, restèrent pourtant dans l’espace normal, et ce qui aurait dû être une explosion majeure ne fut plus que l’effet d’une grosse charge de plusieurs tonnes d’explosifs. La charge était quand même importante. Des incendies furent allumés par la chaleur. Des personnes directement exposées furent instantanément vaporisées. Et surtout, les digues de plusieurs polders cédèrent. L’eau envahit immédiatement des zones habitées, causant plusieurs milliers de victimes, en dépit de l’alerte lancée par le No Limit, qui eut le mérite de permettre l’évacuation de milliers de personnes qui auraient sinon été ajoutées au compte des victimes.

Mais il n’appartenait plus au No Limit et à son équipage d’agir sur des événements de cette ampleur. Le vaisseau était resté en vol stationnaire quelques instants, salué par les militaires, le temps que Björn et Natacha reprennent place à bord. Kalna les attendait à la trappe.

–          Que deviennent les prisonniers ?

–          Ils sont du ressort de la justice locale, répondit Natacha.

–          Et maintenant ?

–          Aucun vaisseau n’a tenté de récupérer ou d’évacuer les mercenaires. On peut supposer qu’ils se cachent, ou qu’ils ont déjà fui. Ils ont déclenché le signal de mise à feu, sans doute pour se donner du temps.

–          Il nous reste une chose à accomplir. Concernant Wardinsky.

–          Légalement impossible. Une intrusion musclée chez un chef d’état et de corporation est déjà difficile à justifier, et finalement ne le sera pas. Sa mise en accusation …

–          Wardinsky est introuvable, dit Dniek.

–          Pardon ?

–          Il s’est rendu à l’astroport en urgence au moment où il a appris le pillage de son bureau, son yacht a décollé pendant que nous voyagions vers Pôle.

–          Je pense qu’il n’a pas voulu jouer à cache-cache avec la justice, dit Natacha. Les dossiers informatiques sont-ils utilisables, Bud ?

–          Pas en tant que preuves directes, mais ils permettront sans doute de recouper de nombreux points. L’Amirauté nous recommande de les transmettre au gouvernement de Pôle et à la presse des deux nations.

–          Le plus tôt sera le mieux.

–          Par ailleurs, nous avons un problème.

–          Lequel ?

–          Le relais de communication de Reagan est coupé depuis dix minutes. Ce genre d’incidents n’est pas rare sur un réseau sans redondance, mais la probabilité d’une coïncidence est faible.

–          Pour résumer, l’attaque a commencé, dit Natacha. Bud, trouve-nous un vaisseau relais pour déposer nos deux civils.

–          J’ai une corvette de police à dix années-lumière, avec un télépathe à bord. Un aviso nous rejoindra et les déposera au poste de Cérès. De là, elles seront amenées vers le Centre. La mère aura du travail, et la petite une éducation payée par la Police ou la Flotte. Laporte a ce genre de pouvoir, et ça lui prendra une heure à tout organiser, bourses d’études comprises.

–          Un télépathe ? Vous êtes suffisamment rares pour que ça non plus ne soit pas une coïncidence.

–          Landret a débloqué un groupe de non affectés sur la zone pendant que nous voyagions vers ici.

–          Et John ? demanda Kalna.

–          S’il survit à cette histoire, il recevra un message. Sans doute une incitation à collaborer avec la justice, également. Contre des aveux complets, il pourrait rejoindre sa famille rapidement. Si le gouvernement de Pôle demande un soutien à la Police Interstellaire, ce qu’il est en droit de faire pour une histoire de cette nature.

–          La question a déjà été placée à l’ordre du jour du parlement pour la session de cet après-midi, dit Bud.

–          Nous n’aurons pas le temps de voir les résultats. Peter, tout est en ordre ?

–          Affirmatif, nous avons reçu l’autorisation de quitter l’atmosphère et nous sommes actuellement en transit gravifique. Nous allons sauter à trois mille sl[7] par un secteur vide, ça nous gagnera du temps, même si notre premier saut aura une année-lumière d’imprécision.

–          TSO pour Reagan ?

–          Trente heures, y compris le rendez-vous, et le transit pour Reagan. L’étoile est de type A, une géante bleue. Et on arrive presque du bon côté.

[1] Cent mille crédits

[2] Pulsation Électro-Magnétique.

[3] Temps Sur Objectif

[4] soit trois fois l’accélération de la gravité terrestre. On y « pèse » trois fois son poids.

[5] Voir : Le seigneur de guerre.

[6] Contre-Mesures Électroniques : tout dispositif destiné à brouiller des détecteurs.

[7] Secondes-lumière, 3000sl font environ 6 fois la distance terre-soleil, une plongée hyperspatiale normale s’effectue à 10000sl pour une étoile comparable au soleil.

Sixième Flotte – Le seigneur de guerre

Pour une fois, Bjorn Arnesen pouvait avouer qu’il était nerveux. Il était passé par tant de champs de bataille, tant d’opérations difficiles et mortelles, et le voilà qui paniquait à l’entrée d’un bureau, sur une planète du Noyau. L’homme qu’il allait rencontrer n’était pas ordinaire : l’amiral Smith, chef de la Police Interstellaire, sans doute responsable en son nom propre de la sécurité de milliards d’habitants de la Fédération, n’affichait rien d’ordinaire. Il ressemblait aux clichés des films sur l’âge pré-spatial, avec sa coupe de cheveux en brosse, son épaisse moustache, son costume en fibres naturelles, beaucoup disaient qu’il ne lui manquait que le chapeau et le parapluie assortis.

En dehors de cet aspect presque rassurant, le personnage était connu pour être infatigable à la tâche. Il tenait son bureau depuis plus de cinquante ans qu’il y avait été nommé et personne ne se souvenait de l’avoir connu indisponible ou en vacances. Au sein de la Fédération, les présidents et les représentants se succédaient, mais beaucoup pensaient que John W. Smith ne quitterait son poste qu’au milieu d’une haie d’honneur posthume. Mais il s’en faudrait encore de deux bons siècles pour la former.

Ce qui inquiétait le plus Bjorn n’était pas le fait que ce personnage, cette légende vivante, l’ait convoqué. Le géant blond connaissait parfaitement ses aptitudes, et il était disponible pour des missions dangereuses. C’était plus le fait qu’il lui avait réservé la journée. Qu’un personnage de ce niveau passe autant de temps avec une recrue potentielle, quelle qu’elle soit, était tout au moins inhabituel.

–          Monsieur Arnesen …

Bjorn nota l’usage de la forme civile plutôt que son grade.

–          Mes respects, amiral.

–          Je me doute de votre perplexité concernant cet entretien, mais il s’agit d’une chose que je ne voudrais déléguer à personne. J’ai un projet, extrêmement important pour la Fédération, et je sélectionne mon équipe soigneusement.

–          J’en suis honoré, amiral.

–          Faisons trêve ici de politesses, et parlons de votre carrière. Vous êtes natif de Halcen, où vous effectuez vos premières classes. Vous différez sensiblement du morphotype local.

–          Oui monsieur, la majorité de la population est adaptée à la gravité de 3g locale, ce qui produit des individus de petite taille, d’une force et résistance nettement supérieures aux capacités humaines dites ordinaires. J’ai subi une mutation qui donne les mêmes traits mais pour une taille située dans les limites hautes de la répartition humaine. Un avantage athlétique considérable, mais que la technologie compense aisément.

–          Vous entrez dans les commandos de la flotte, et vous retrouvez dans l’équipe de gravball où vous faites trois saisons spectaculaires aux côtés de Richard Owen, qui a par ailleurs cherché à vous conserver comme équipier quand il est passé pro, et a eu la carrière qu’on lui connaît maintenant. Des regrets ?

–          Aucun. Le côté extra sportif et le star system ne m’intéressaient pas du tout. J’ai préféré rejoindre une unité de combat.

–          À ce stade, vous entrez dans le premier régiment de commandos de la sixième flotte.

–          La putain de meilleure unité de la fédération… sauf votre respect monsieur.

–          J’espère toujours qu’aucune unité n’aura à battre les états de service de celle-ci, capitaine. Mais elle a toujours eu des tâches de plus en plus difficiles à accomplir. Vous étiez sur Wotan 3.

–          Oui monsieur, répondit-il, la voix soudain assourdie.

Smith activa un projecteur holographique.

Bjorn Arnesen se souvenait de Wotan 3, et certaines nuits il y retournait encore. Au moment où cela avait commencé pour lui, il était en train de jouer une partie de gravball, à son poste ordinaire, cette fois entre permissionnaires de la flotte et personnel de la station A40, lorsque tous les communicateurs des visiteurs s’étaient allumés simultanément, émettant l’hologramme rouge indiquant la priorité absolue. Les locaux s’étaient arrêtés de jouer d’un bel ensemble, laissant libre la voie vers la sortie du cube. La tribune se vidait déjà, beaucoup des spectateurs, faisant partie de la Flotte, avaient reçu le même appel. Dans la station, les pistes de guidage indiquaient toutes la direction des hangars à navettes. Bjorn avait suivi la direction des navettes menant vers le transporteur de troupes Callisto, son navire d’attache. Le ballet des petits vaisseaux avait déjà commencé, des dizaines d’entre eux, auxquels s’étaient adjointes, fait exceptionnel, les barges d’atterrissage, emmenaient les équipages et les soldats vers les bâtiments majeurs de la flotte, les avisos se pressaient entre eux pour prendre leurs compléments d’équipages sur les sas de la station.

Il était rare de pouvoir contempler la totalité de la VI° Flotte à l’œil nu. Dans le champ de l’espace, à moins d’une dizaine de kilomètres, la longue silhouette de l’Intrépide semblait dominer la situation, à la fois le point focal de l’attention, point d’origine d’une longue ligne de navettes, centre de commandement, formidable canonnière, et pont d’envol pour plusieurs dizaines de chasseurs et bombardiers spatiaux.

Autour du vaisseau amiral, les croiseurs semblaient comme des avortons, faciles à confondre de loin avec les transporteurs lourds, véritables villes flottantes, mais dont les pseudos canons étaient des éjecteurs de capsules. Autour se trouvait la nuée de croiseurs légers, de corvettes, lesquelles étaient une à une rejointes par leurs avisos lance-torpilles. Le spectacle d’un millier de vaisseaux avait ceci de foisonnant et d’ordonné que beaucoup des combattants  turent un moment leurs interrogations pour l’admirer.

Dans la flotte, il existait peu d’ordres ayant un tel niveau de priorité que celui de branle-bas immédiat. L’ordre enjoignait à tous membre d’équipage ou des forces armées d’arrêter toute activité, de rejoindre immédiatement leurs postes de combat, sans même prendre le temps de récupérer leurs affaires sur place. Une commission spéciale se chargeait de les récupérer ou de compenser les pertes.

Bjorn n’eut aucune réponse à ses interrogations, largement partagées, pendant le court trajet de la navette. Celle-ci entra dans le Callisto, se posa sur le pont principal, pendant que la sirène de largage s’activait. Bjorn sortit parmi les derniers, et courut avec les autres vers les quartiers. La navette suivante arrivait déjà. Dans les quartiers, le canal officiel montrait la progression du départ. Il fallut moins d’une heure pour que la dernière navette quitte la station. Entre temps, un bandeau s’était affiché en bas des écrans : « la situation d’urgence est liée à l’invasion de Sleipnir (Wotan 3) par des insectoïdes. Les personnes connaissant les lieux et qui y ont résidé récemment sont priées de se faire connaître au Centre Tactique. »

Le chargement à peine terminé, une annonce apparut : « Briefing général » avec un compte à rebours de cinq minutes. Au moment précis de l’expiration, l’emblème de la flotte disparut, faisant place à la silhouette avantageuse de l’amirale Landret, dans son uniforme de combat bleu marine, tête nue. Son air grave en disait long sur la situation, si des gens avaient encore des doutes. Elle commença son discours.

–          Équipages et soldats de la Fédération, nous vivons en ce moment l’une de ses heures les plus sombres. Il y a un peu plus d’une heure, nous avons appris l’attaque par une force insectoïde gigantesque, de la jeune colonie de Sleipnir. Cette attaque a commencé il y a trois jours. Nous mesurons pleinement l’étendue de ces délais. Si nous ne partons pas pour sauver cette population, nous y allons pour préserver ce qui peut encore l’être. Nous partons dès cet instant, pour émerger au large de Sleipnir dans soixante-sept heures. Aussitôt le rassemblement terminé, nous serons directement en opération, il n’y aura pas de round d’observation, nos scouts sont déjà partis et auront accompli ce travail quand la flotte arrivera. Je compte sur chacun d’entre vous, au meilleur de vos capacités, pour réagir au mieux pour le bien de la Fédération, quoi que nous trouvions à notre arrivée. Landret, de l’Intrépide, terminé.

Bjorn connaissait le style ordinaire des discours de l’amirale. Elle n’avait ni rêve, ni espoir à vendre. Seulement la certitude de la pleine puissance de la formidable machine de guerre qu’elle commandait, et que tout arpent pris à la Fédération devait se payer chèrement, fût-ce en sang rouge, vert ou gris.

Depuis le début du discours de l’amiral, les bâtiments de la flotte avaient quitté leur position, et étaient passés en accélération maximale, sans doute pour un rassemblement étagé à l’arrivée : les vaisseaux les plus lents, donc les plus massifs, arriveraient en dernier, protégés par un rideau d’unités plus légères. La situation de la base A40 offrait un avantage indéniable ; il n’y avait pas d’étoile à proximité, et par conséquent les vaisseaux pouvaient éviter de passer une dizaine d’heures à se traîner jusqu’à une distance assez importante d’une étoile pour sauter.

Les presque trois jours qui suivirent ne furent pas laissés vacants par les instructeurs. Le vaisseau était amplement pourvu en capacités permettant de maintenir les passagers en forme. Et de quoi s’abstenir de penser. Bjorn menait son groupe au travers des exercices, semi-réels dans la salle d’entraînement, ou simulés en console de simsense.      Le moment fatidique, longtemps marqué par un compte à rebours, arriva finalement, au terme d’une nuit de repos complète et d’une séance de décrassage.

Au moment de l’émergence, Bjorn et ses hommes étaient au repos, dans leurs couchettes d’éjection, armurés et armés, même si les plans prévus leur donnaient à tous une dizaine d’heures avant l’action : une opération d’abordage spatial pouvait être envisagée, et la Première section était prête, pour l’espace ou un largage au sol. Les armures sophistiquées dont étaient revêtus les commandos pourvoyaient à leurs moindres besoins, y compris de l’exercice musculaire, ce qui rendait la longue attente immobile supportable.

Les schémas tactiques les plus probables indiquaient un engagement massif au niveau de la flotte, sans utiliser de moyens terrestres.

Le vaisseau sortit sans doute de l’hyperespace. Un bourdonnement se fit soudain présent, largement audible. Il s’agissait à la fois des bruits des générateurs, poussés au maximum, en plus de ceux générés par les champs de force, de la même puissance que ceux du navire amiral. L’une des procédures standard était en effet d’émerger avec tous ses boucliers actifs, et de nombreux équipages qui avaient pesté contre cet excédent de travail avaient apprécié son utilité.

Les écrans tactiques revinrent à la vie au moment précis de l’émergence. L’Intrépide était arrivé quelques secondes auparavant et avait commencé à déverser ses premières vagues de chasseurs. Sur l’avant du dispositif, un groupe d’avisos attaquait des éclaireurs insectoïdes, éliminant la menace aux canons. Les torpilles habitées des agresseurs étaient accueillies par un feu nourri de la flotte et peu, très peu, arrivèrent à détonner près d’un vaisseau de la Fédération, sans dégâts autres qu’aux écrans des vaisseaux de couverture.

–          Ils n’ont plus grand-chose en l’air, dit Turner, qui commandait le groupe d’armures mécanisées. Ils ont dû commencer à s’enterrer.

–          Confirmation de phase 1, on n’a plus beaucoup de temps avant que leurs canons soient opérationnels.

Les canons planétaires des insectoïdes étaient l’une des énigmes de cette race. Probablement dérivés d’artéfacts d’une race oubliée et avancée, ils étaient en contradiction totale avec l’ensemble de la technologie, plutôt primitive, qui leur était connue. Mais les punaises en maîtrisaient la fabrication. Les déloger était devenu une course contre la montre. Au-delà de ce délai, les Insectes auraient une tête de pont si solide que seule la force combinée de plusieurs flottes pourrait éliminer le danger qu’ils représenteraient à court terme pour les autres colonies.

L’image changea, laissant place à l’amirale. Elle était grave, solennelle. L’annonce ne devait pas être un simple briefing de bataille. Elle récita, d’un ton mécanique « Du commandement de la Sixième Flotte par l’Amiral Landret, officier commandant. Authentification nécessaire pour exécuter les ordres suivants. » Le bord de l’écran passa au vert, indication que les systèmes de communication du vaisseau avaient authentifié que la communication provenait du pont principal de l’Intrépide, et que l’amirale était en direct.

–          Au regard de la situation tactique, le gouvernement de la Fédération des Planètes Unies et le Président de la Fédération ont signé l’application du protocole Omega. Par conséquent, l’intégralité des actions de guerre qui entoureront ces faits sera soumise à une enquête détaillée. La position de base est que, de la population de Sleipnir, personne n’a survécu. Je vous laisse à vos officiers tactiques respectifs. Soldats et équipages, pour l’honneur de la Fédération. » Elle exécuta un salut solennel et l’image passa au sigle de F6Com.

–          Pfuuu ! Siffla quelqu’un sur le canal. La Vieille est dans une sacrée fureur ce matin.

–          Omega ! Omega ! Scanda une voix.

–          Combien de fois a-t-on appliqué ça ?

–          Trois. Dont une sous secret militaire.

–          Je suis passé sur Sleipnir il y a deux ans, c’était une jolie planète. Putain quelle chiasse !

–          Pourquoi sa colère ? On ne pouvait pas faire plus vite.

–          Parce que le congrès a refusé la ligne sept du budget militaire, le réseau de détecteurs à longue portée.

–          Ça aurait sauvé Sleipnir ?

–          On aurait eu le temps d’évacuer, et on aurait pu savoir d’où ils essaiment, tous les trois ou quatre ans.

–          Tu parles d’une affaire, trouver une planète où ils sont enterrés depuis des siècles…

–          Oméga ! Oméga !

–          Et tu vas la poser à la main ton oméga ? En passant au travers d’un million de vaisseaux ? On va en chier grave pour faire sauter le champ planétaire, rien qu’ici.

–          A tous les pelotons, votre attention s’il vous plaît. Rejoignez vos canaux tactiques.

–          On se retrouve en bas les gars.

Les énormes canons du Callisto avaient commencé à cracher, non pas de l’énergie comme les autres vaisseaux, mais des projectiles autrement plus précieux : en plus de drones générateurs de champs de forces destinés à repousser des tirs venus du sol et à brouiller les communications et radars, une quantité de capsules contenaient des combattants avec leur équipement. Ces combattants étaient de deux sortes : les ‘’légers’’ comme Bjorn, engoncés dans une carapace de leur taille, et les ‘’lourds’’ dont les A.M.I. ‘’assaut’’ dominaient les fantassins avec leurs trois mètres de haut, leur armement intégré, leur capacité de destruction phénoménale.

Sanglé dans sa couchette depuis l’émergence, Bjorn avait tranquillement suivi les instructeurs décrivant les conditions au sol. Pendant ce temps, les armures de haute technologie de ces combattants surarmés avaient fourni à leurs corps immobilisés tous leurs besoins, y compris en exercices musculaires. Nul ne commençait une opération ankylosé ou ne courait le risque de claquage.

Aussitôt la coiffe thermique larguée, Bjorn se mit à regarder les membres de sa compagnie. Tous étaient groupés autour de lui, destinés à arriver quarante secondes après les ‘’lourds’’. Au-dessous d’eux, l’écran de protection faisait du bon travail. Il assista au poser des AMI, la tornade de destruction qui s’ensuivit allégea complètement la charge des écrans. Le point d’impact devint rapidement visible, du moins dans les viseurs, la visibilité réelle devant être proche du zéro.

Trois… Deux… Un … Impact ! Tous les compensateurs se mirent en action au moment du largage final. Bjorn et sa section étaient tombés au point prévu, à moins de cinquante mètres du cercle formé par les lourds. La gravité s’annula un bref moment, celui que les commandos craignaient le plus, et répondit à leurs réglages. L’entrée de l’objectif était à deux cents mètres, et la ligne de feu concentrée des AMI détruisait toute matière interposée entre eux et cette entrée. Des centaines d’insectes carbonisés jonchaient le sol,  déchiquetés par les explosions, liquéfiés par les tirs de plasma.

–          Presque facile, dit quelqu’un, on arrive au bon moment. Les soldats étaient sortis en protection.

–          Groupe bleu, à vous, dit le commandant AMI, on a deux gars dans la première salle, il reste peu de résistance. C’est refroidi.

–          On y va !

Les commandos, sautant à haute vitesse au ras du sol, pénétrèrent rapidement dans l’entrée monumentale du générateur. Quatre drones  étaient au repos, les cartes de navigation se mirent à jour.

–          Zut, ils n’ont pas chômé. Ils ont ouvert les passages latéraux. On laisse deux hommes à chaque entrée, dit Bjorn. Rapports des sondes ?

–          Du brouillard sur le chemin principal, répondit un ‘’lourd’’ situé devant. Ils ont détruit deux sondes avec une faible puissance de feu. Mais le couloir est trop bas pour nous, ça va être à vous.

–          Compris. En avant, à fond.

Les commandos commencèrent à courir dans les couloirs, chose facilitée par la petite taille de la plupart d’entre eux, tous natifs de Halcen, et adaptés à trois g.

A chaque intersection rencontrée, deux hommes restaient derrière. La progression fut bientôt ralentie par une faible résistance de petits insectoïdes armés.

–          Des techniciens et ouvriers, fit Bjorn.

–          Ils cherchent à gagner du temps, répondit-on. Faites vite.

Ne prenant pas le temps de détruire les groupes à distance, Bjorn dégaina la courte poignée qui pendait à son côté. Entre ses mains, elle émit une mince luminescence violette, d’un peu moins d’un mètre de long. Puis il chargea. Son écran individuel arrêta la totalité des rayons. Atterrissant au milieu des insectes, il décrivit une large courbe de son sabre, tranchant membres et têtes sur le passage de l’arme. Quatrième figure. Les armes de contact, en particulier la redoutable épée de forces, avaient cet avantage de passer outre aux champs de protection, qui avaient largement influencé le combat de fantassins : il fallait parfois tirer longtemps pour « descendre » un champ protecteur, alors qu’une lame passait toujours. Une lame de forces passait également les armures.

Septième figure. Bjorn en pointe, chargeant au travers des défenseurs, le groupe qui s’amenuisait à chaque intersection atteignit le point non reconnu. Bjorn n’avait plus que deux équipiers avec lui, Coleson et Lavier. Une carcasse de drone témoignait du point de destruction des sondes.

L’atmosphère à cet endroit était différente. Plus chaude, à plus de trente degrés, humide à saturation, au point de créer une brume épaisse.

–          Sonde ! Cria Bjorn.

Aussitôt, un projectile venu de derrière le dépassa, puis flamboya au milieu d’une grande pièce avant de tomber. La pièce était encombrée de sculptures grotesques et informes, une haute silhouette au fond semblait s’activer frénétiquement. Le plan indiquait la position du réacteur, juste un étage en-dessous, en bas de cette passerelle. Bjorn enclencha la vision de son armure en mode 360+, une vision panoramique complète, avec une bonne visibilité vers le dessus : les Insectes aimaient se laisser tomber pour une attaque surprise. Laissant ses deux équipiers sur le seuil, il avança le sabre au clair. Il commença à contourner les structures grotesques du centre. La troisième hypothèse était la bonne, le lieu avait été utilisé comme couveuse, et les structures contenaient les cadavres d’animaux et d’humains utilisés servant de réserves de nourriture. Ou pire. Passant derrière une colonne, il discerna dans la masse le corps distendu d’une enfant, agité de tremblements répugnants. Il sentit le sang quitter son visage quand la forme ouvrit les yeux, et parla. ‘’Monsieur, j’ai mal.’’

Il entendit dans son communicateur un ‘’oh merde’’ véhément, et accomplit le dernier geste qui pût soulager la gosse. Comme si cela avait été un signal, le détecteur de mouvements signalait des déplacements importants en bas. Il se mit en garde, repéra une cible dans son dos, et frappa. Le garde royal sembla marquer un moment d’hésitation alors que la lame traversait son thorax, avant de retomber, proprement découpé en deux, dans un jaillissement de fluides corporels. Derrière, dans les couloirs, les commandos recevaient des visiteurs. Ils y étaient préparés.

En contrebas de la passerelle, quatre gardes royaux se précipitaient vers l’escalier, quatre autres arrivaient derrière. Bjorn décrocha un objet de forme lenticulaire de sa poitrine, le lança vers le bas. L’objet partit sur une trajectoire tendue, descendant jusqu’à moins de deux mètres du sol avant de se retourner brusquement. L’espace d’un instant, les deux champs de forces parallèles générés par la grav-grenade furent visibles dans l’environnement brumeux, alors que la déflagration restait contenue entre les deux plans. Les effets furent dévastateurs. Les champs des gardes royaux cédèrent instantanément, les éclats et le souffle découpant armure, et insectes sur leur passage. Seul l’insecte de tête avait eu le temps de se hisser au-dessus de l’explosion, et Bjorn le cueillit d’un revers de son sabre avant de sauter sous 6g, réduisant sa durée de chute. Il fit un rétablissement en roulade, portant un coup aux membres inférieurs de la grande créature. La pondeuse. Celle-ci, déjà touchée par la grav-grenade et les tirs des deux autres commandos, ne réagit que mollement à l’assaut.

À ce moment, Lavier cria depuis la porte ‘’plafond’’. Des fouisseurs venaient en effet de tomber du haut, aussitôt suivis par des soldats. Bjorn décrocha une de ses charges de démolition, et la plaça sur le générateur. Comprenant son intention, la reine se laissa tomber pour décrocher la charge. Bjorn l’accueillit du bout de sa lame, ouvrant le ventre mou de la pondeuse, et doubla d’un grand mouvement à la tête. Sans plus attendre, il sauta vers le haut, avec son champ protecteur au maximum de puissance pendant qu’il déclenchait la charge. L’explosion le cueillit alors qu’il terminait son vol et l’envoya percuter les soldats qui arrivaient, non sans qu’il coupe proprement un bras armé. D’une roulade, il se releva à nouveau. Coleson tenait Lavier, inconsciente. Une lame avait traversé son épaisse armure. Le colmatage avait commencé, et les signaux vitaux restaient positifs. L’annonce arriva dans tous les communicateurs : ’’Champ de forces planétaire désactivé, évacuation.’’ La voix de l’amirale. De l’autre côté de la planète, le croiseur lourd venait sûrement d’activer le dispositif le plus terrible de son arsenal.

L’armure de sa coéquipière avait activé la réanimation et enrayé l’hémorragie. Les stimulants la remettaient en état d’agir. Laissant Coleson la soutenir, Bjorn couvrit sur l’arrière, déclenchant une rafale de tirs, et posa sa dernière charge de démolition. Son écran ne pouvant plus supporter une telle charge, il attendit d’avoir passé le coin pour activer la détonation. Le souffle le secoua, mais le couloir était bloqué pour quelques instants. Devant lui, ses gens étaient prêts à décrocher.  Le superviseur avait placé l’armure de Lavier en mode ‘’vol’’ et celle-ci traversait rapidement les points de contrôle. Bjorn joignit rapidement plusieurs groupes, assurant le relai de la couverture, lorsque les détecteurs de mouvement s’affolèrent. Bjorn eut à peine le temps de voir Renson tomber sous un effondrement du plafond à l’arrière. Les signaux vitaux du sergent avaient disparu. Bjorn et les trois autres personnes derrière lui firent volte-face pour envoyer un déluge de feu vers l’arrière, lorsque le commandant, qui avait été assez discret comme il se devait, lança dans leurs coms ‘’reculez de 100 mètres et volez haut.’’ Voler haut était un exploit dans ces couloirs, trop bas pour que les AMI puissent passer, mais les commandos  se mirent en file, évoluant à toute vitesse et à deux mètres du sol. Derrière, les insectes chargeaient. Ils allaient à peu près aussi vite, et avaient dégainé les armes de contact. La grande salle où ils avaient laissé les lourds approchait rapidement. Soudain, alors que le premier commando passait l’entrée, deux des AMI s’encadrèrent à genoux dans le bas de la porte et déclenchèrent un barrage d’armes énergétiques, tirant juste au-dessous des fuyards. Le résultat fut quasi-immédiat, l’air surchauffé par les décharges de plasma était monté à une température importante lorsque le dernier commando franchit le seuil et ‘’tomba’’ au plafond. Aucun insecte ne devait sortir par là.

‘’Collecteurs en place’’ fit la voix du commandant.

Passant au travers de la grande porte, les commandos  continuèrent leur ascension, jusqu’à une grande barge qui venait pratiquement d’apparaître. Le pilotage automatique des armures mena directement dans les capsules individuelles où toute défaillance d’une armure endommagée aurait été palliée. Autour, d’autres navettes arrivaient de leur descente orbitale à une vitesse hypersonique, et repartaient en accélération maximale. Deux des navettes furent touchées en pleine descente et s’écrasèrent. La navette de Bjorn rugit, traversa une couche nuageuse, puis passa derrière le champ d’un croiseur avant de se diriger vers le Callisto. La séquence suivante, la destruction d’une planète par l’action d’un bloc d’antimatière précipité sous la plaque continentale, fut  coupée par Smith.

L’air toujours aussi indéchiffrable, il regarda Bjorn. Le géant s’était décomposé.

–          Je n’avais jamais revu l’enregistrement. Mais elle, je la revois souvent quand  je ferme les yeux. J’ignore même comment  …

–          Elle s’appelait Ellyra. Elle avait huit ans. Pour votre tranquillité d’esprit, j’ai une autre séquence à vous montrer. Elle est couverte par le sceau du secret parlementaire, mais j’ai les prérogatives pour vous le dévoiler.

Il commanda une nouvelle séquence holographique. Cette fois, l’image était prise à l’intérieur d’un bâtiment administratif, presque certainement sur New Dallas. Une cinquantaine de sénateurs étaient assis aux pupitres, et l’amirale Landret était à la tribune. Bjorn se souvint qu’elle avait laissé le commandement provisoire à son second, juste après l’opération. Elle venait visiblement de passer le même enregistrement, et non sans calcul, la séquence s’était achevée en revenant sur le visage de l’enfant. Un des sénateurs, visiblement nerveux, prit la parole. Le sous titrage indiquait ‘’Sénateur Wallace, président de la commission de défense’’.

–          Ce document que vous nous amenez est édifiant sur les aptitudes de vos commandos, amiral. J’aurais néanmoins espéré que vous nous présentiez l’homme de pointe, la séquence ne présentant pas les identités des commandos.

–          J’étais l’homme de pointe, en tant que commandant en chef de l’opération. Chacun de mes commandos pourra dire ‘’J’étais l’homme de pointe’’, car tous auraient pu tenir ce rôle. Un seul homme arborera cette citation précise pour hauts faits de guerre, mais cet homme, je ne le livrerai pas à vos plans et vos calculs, pour qu’il soit héros un jour, et le lendemain celui qui aura tué une petite fille. Il est celui qui a eu pitié d’une enfant.

Une pitié rendue nécessaire à cause de l’absence du système EagleEye, qui a été rejeté dans cette même commission il y a six ans. Cette commission que vous présidiez déjà Sénateur Wallace, et où vous avez instamment œuvré pour que le système GalaxyScan soit choisi.

–          Amiral, nous ne sommes pas là pour discuter d’arguties politiques et de choix stratégiques pour les …

–          Laissez-moi continuer sénateur, ceci n’a rien de politique. Le système EagleEye a été rejeté parce-que la commission attendait de voir les résultats du système GalaxyScan, qui avait déjà deux ans de retard, et a été validé comme choix l’année dernière, mais n’est pas encore déployé. Les services de renseignement militaires de la VI° Flotte ont recueilli des données relatives au GalaxyScan, que des agents du IV° Reich tentaient de transmettre, et les rapports internes sont accablants sur les déficiences du système. Membres de la Commission, ce rapport vient d’être transmis à vos terminaux sous le sceau militaire.

–          Amiral, vous outrepassez …

–          Je n’en ai pas terminé avec vous sénateur. Les services de renseignements de la Police Interstellaire ont déterminé que la compagnie ZITREX, qui développe le GalaxyScan, est détenue pour soixante pour cent de ses actions par des fonds situés dans une douzaine de portefeuilles au nom d’autant de  sociétés de la Fédération Mercantile, mais que ces sociétés sont toutes possédées par le consortium Agvar, dont le sénateur Wallace est l’actionnaire principal. Ces documents viennent d’être déposés à la cour de justice de la Fédération. La Police Interstellaire est en train d’établir contre le sénateur Wallace un acte d’accusation pour un certain nombre de délits et de crimes qu’il ne m’appartient pas de qualifier en tant que militaire. L’ensemble des documents est disponible pour la  commission. Sénateur, vous êtes attendu à la sortie. La justice déterminera, Sénateur, si vous avez tué cette enfant, pour un contrat de deux cents milliards de crédits.

Smith coupa la retransmission. Bjorn était pensif, il se ravisa rapidement.

–          Amiral, s’il était connu dans la flotte que l’Amirale Landret avait dit cela devant la commission, les commandos auraient forcé son bureau pour la porter en triomphe dans tout l’Intrépide, en dépit de sa dignité.

–          J’ai visualisé un précédent, c’était … festif.

–          Le sénateur, monsieur .., c’est un cas isolé ?

–          À ce niveau c’est une première. Vous savez sans doute ce qu’il est advenu de lui.

–          Oui, accusé de haute trahison sous secret militaire, ce qui fait que les motifs n’étaient pas divulgués sur l’avis de recherche lors de sa fuite après sa libération sous caution. J’ai reçu cet avis lors de mon assignation sur Reagan.

–          Discutons de cette affectation.

–          Après Sleipnir j’ai cherché autre-chose. Un engagement à la Défense Planétaire sur une planète externe me semblait plus approprié. J’ai été accueilli chaleureusement …

Bjorn se souvenait de l’accueil de cette petite brigade de police, de son collègue Pietro Alanzi qui l’avait hébergé les premiers jours, les années calmes au sein de l’unité, les longues randonnées avec Pietro, sa femme Maria, et leur petite Emily, dont le ‘’tonton Yorn’’ était le héros.

Puis, six mois auparavant, les événements s’étaient précipités. La mafia locale était subitement devenue dure, très violente, et une véritable guerre urbaine s’était ensuivie. Pietro était un tireur d’élite, un des meilleurs, et il aurait eu sa place dans les unités de commandos de l’ancienne vie de Bjorn. Leur duo avait démêlé par la manière forte nombre de situations tournant plus au terrorisme qu’à la délinquance ou au banditisme. Les mafieux n’en étaient devenus que plus violents, jusqu’au jour où ils s’en prirent à la famille de Pietro.

Smith activa le projecteur holographique. Bjorn sursauta, comme pris d’une terreur soudaine, mais se calma rapidement. La scène représentait un cimetière ordinaire comme il s’en trouve encore sur les planètes extérieures, une centaine de personnes dont beaucoup en uniforme devant deux cercueils, un grand et un petit. Bjorn vit Pietro au premier rang de ses personnes, l’air complètement atterré. Une partie de la brigade était autour, et leurs gestes témoignaient de leur compassion et de leur colère.

–          Quelques minutes plus tard, reprit Smith, un livreur qui effectuait un trajet sur une voie extra-urbaine, à dix kilomètres du cimetière, découvrait ceci …

L’hologramme changea pour un théâtre de bataille. Une bataille terminée, avec une vingtaine de véhicules détruits, tous des semi-blindés, certains fortement armés, avec dedans et autour des dizaines de cadavres calcinés ou ravagés par des explosions.

–          Je suppose que vous savez de qui il s’agissait ?

–          Oui monsieur, la ‘’smala’’. Les hommes de main de Don Guiseppe. Et Don Guiseppe était dans le  véhicule de commandement. Il paraît qu’ils étaient en route pour faire du chahut devant le cimetière pendant la cérémonie. Une provocation de plus.

–          Vous n’étiez pas présent à la cérémonie.

–          Non monsieur.

–          Vous avez dit au juge Thompson que vous étiez à l’infirmerie pendant qu’elle se déroulait.

–          C’est exact monsieur, c’est bien ce que je lui ai dit.

–          Qu’en est-il ?

–          Monsieur, je considère pouvoir dire ce qui me plaît à un jeune fonctionnaire récemment implanté, qui sans avoir d’autre source de fortune ou de revenus officielle mène un train de vie de playboy en se prétendant juge. Mais si vous me demandez où j’étais à ce moment, …

–          Cette affaire ne concerne pas la Police Interstellaire.

–          Bien, monsieur.

–          On dit qu’il aurait fallu la force de frappe d’un peloton pour anéantir cette colonne.

–          Oui monsieur.

–          Quelle est la situation sur Reagan suite à ces événements ?

–          Dans les semaines qui ont suivi la disparition de Don Guiseppe, la tension est retombée, comme si rien de nouveau n’avait été planifié. C’est alors que pendant notre patrouille un duo de commandos de la VI° a atterri devant nous avec un message. On les a suivis après qu’ils aient placé une bombe au plasma sous notre véhicule. Nous avons été séparés, et j’ai voyagé jusqu’ici sans avoir de renseignement, monsieur.

–          Je me réservais de vous fournir les explications. Vous connaissez maintenant le cas de l’ex sénateur Wallace. Nous avons établi une connexion avec les problèmes de piraterie sur les routes commerciales, et même des tentatives de prise de contrôle de planètes telles que Reagan. Il nous faut maintenant une équipe de terrain multidisciplinaire.

–          Vous me proposez de couvrir cette équipe ? J’en serai, monsieur.

–          Je vous propose de faire partie de l’équipe. Votre expérience d’enquêteur l’enrichira amplement.

–          Bien monsieur. Et …

–          Le lieutenant Alanzi vous rejoindra, je pense que vous ne choisiriez personne d’autre pour vous couvrir.

–          Non monsieur, c’est le meilleur tireur avec qui j’aie fait équipe, et un excellent ami. Mais pourquoi alors la mise en scène avec la destruction de notre véhicule et nos disparitions ?

–          Une idée de l’amirale Landret. Votre disparition était inéluctable. C’est un coup dur pour votre brigade, mais elle s’en remettra. Un gros contrat avait été mis sur votre tête, et il aurait fini par être pris. Du coup, un de nos agents infiltrés vient de gagner un crédit important en empochant la prime et le prestige.

–          Vous êtes en relation avec elle pour tout ceci ?

–          Elle et moi sommes les deux seules personnes au courant pour cette équipe, à l’exception de ceux qui en font partie.

–          Alors monsieur, pourquoi quelque-chose d’aussi secret, exceptionnel et sans doute en marge de la légalité émane-t-il de vous ?

–          La raison est aussi grave que cela : la Fédération est en danger. Les programmes prédictifs ne nous accordent plus qu’une chance sur deux. La corruption a emporté la plus grande partie de nos institutions. Vous avez vu pour le sénateur Wallace, il y a beaucoup de cas dans les administrations, les grandes compagnies, l’armée, et même la Police Interstellaire, en dépit de mes précautions. Nous sommes en sursis si nous ne faisons rien, et nous risquons de tout perdre en en faisant trop, comme tenter de diriger les institutions. Je ne suis pas un révolutionnaire, trop de révolutionnaires ont fini dictateurs. Je ne suis pas un idéaliste, trop d’idéalistes ont trahi leurs idéaux. Bonne chance commandant.

–          Mais …

–          Commandant. Promotion accordée par la Force de Défense Planétaire de Reagan à titre posthume, confirmée dans la Sixième Flotte dans sa section de  cartographie stratégique.

La poignée de mains fut chargée d’émotions. C’était la seconde fois que Pietro Alanzi accueillait Bjorn Arnesen dans un astroport. Cette fois, c’était dans la ruche grouillante d’activité de New Dallas, où les vaisseaux se succédaient à un rythme effréné. New Dallas, cité industrielle des superlatifs, avec un milliard d’habitants, l’économie et la production de plusieurs autres planètes, ‘’et un temps pisseux à faire pleurer des hyènes’’, dit Pietro. Ce furent les seuls mots échangés pendant le trajet. Une fois qu’ils furent entrés dans un immeuble de bureaux anonyme, Pietro se détendit.

–          Ici nous sommes tranquilles.

–          Au fait, qui a fait ton briefing ? Demanda Bjorn

–          L’amirale Landret en personne. Il parait qu’elle est terrifiante. La vérité va bien au-delà. Et toi ?

–          John W. Smith. Je ne sais pas qui est le pire des deux.

–          Je préfère combattre la mafia.

–          Et moi les punaises.

–          Nous allons rejoindre l’équipe, c’est l’heure du petit déjeuner.

–          Comment sont-ils ?

–          Des terreurs, chacun dans son genre.

–          Nous aussi.

–          Oui.

Le spectacle était intéressant. Au moment où la porte terminait de s’ouvrir, quatre des six personnes dans la pièce avaient tourné la tête dans leur direction, dont l’une qui s’était déjà levée de derrière la pile de crêpes qu’elle était en train de tartiner. La jeune femme semblait à peine sortie de l’adolescence, avec un visage agréable, de longs cheveux châtain, et une mine boudeuse. Bjorn avait la certitude de l’avoir déjà vue, et avisa le badge de télépathe sur ses vêtements civils. Il se souvint. Elle et le jeune homme à qui elle venait de présenter une crêpe garnie de chocolat faisaient, ou avaient fait partie de l’entourage direct de Landret. Deux télépathes.

Une autre jeune femme, brune, vêtue d’une longue jupe rouge, d’un chemisier blanc et d’un gilet noir, s’adressa à lui, tout en conservant une distance importante.

–          Bonjour, je suis Natacha Romanova, de la Défense Planétaire de Solaria. Je serai votre partenaire au sol. Je sais que vous êtes Bjorn Arnesen, des commandos de la VIème Flotte, et Pietro Alanzi, de la Défense Planétaire de Reagan.

Comme beaucoup, Bjorn avait entendu parler des Solariens, surtout après leur défense réussie contre les Insectoïdes. Leur manière de vivre, pour autant qu’elle avait été discrète dans le passé, avait amené des journalistes à faire quelques reportages récents. Du coup, Bjorn ne savait plus s’il avait en face de lui la véritable personne ou le robot.

–          Si vous le permettez, reprit-elle, je vais vous présenter les autres personnes. Les lieutenants Alicia et Bud Steinway, télépathes de la Flotte.

Les intéressés firent un signe de la main, de la crêpe en ce qui concernait Alicia, et avec un large sourire au chocolat.

–          L’ingénieur Dniek, du service scientifique de l’état-major.

Bjorn savait, qu’en dépit de la convergence de forme, les Capharites étaient plus éloignés de l’humain que pouvaient l’être par exemple les Ursoïdes ou Félins. L’homme était de grande taille, aux traits anguleux. A l’énoncé de son nom, il inclina la tête de manière protocolaire.

–          Peter Hardin, qui sera notre pilote.

–          Bonjour, je peux avoir un autographe ? Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre le meilleur intérieur de la Ligue.

Bjorn sourit.

–          Ça fait huit saisons quand même.

–          Et alors ? Richard Owen vient de signer pour quatre ans chez les Galactiques, et il n’a pas l’air au bout du rouleau.

–          Bon, va pour l’autographe !

–          Et sinon, reprit Natacha, notre responsable d’équipe devrait arriver dans quelques minutes, il vient d’arriver sur la planète. En attendant, bienvenue.

–          Merci, répondit Bjorn, en s’emparant d’une crêpe avant de la tartiner d’une substance ambrée. Je suppose que nous aurons d’amples occasions de faire connaissance. Quelqu’un sait il pourquoi ce bureau est ici ?

–          Pas vraiment, répondit Natacha, mais ce lieu est proche du pouvoir, finalement, si on va enquêter dans les hautes sphères.

–          Nous avons plus  le profil d’une équipe d’action.

–          Avec les moyens de communication appropriés, oui, répondit Bud. Ma sœur aime aller près de l’action, pour ma part en compagnie de Dniek nous vous fournirons la documentation et préparerons la logistique. En maintenant un lien télépathique.

–          A quelle distance ?

–          Comptez sur cinquante années-lumière.

Bjorn siffla entre ses dents.

–          Dniek, vous faites partie de la cellule de guerre scientifique ?

–          Mettez ceci au passé depuis ma réaffectation.

–          Évidemment.

–          Et vous Bjorn, vous avez été sur Wotan 3 ? Demanda Natacha.

–          Oui, j’y étais, répondit-il.

Alicia le regarda d’un air effrayé.

–          Pardonnez-moi, je ne voulais pas écouter, mais je viens d’entendre, vous pensez trop fort, on vous apprendra à vous masquer si vous voulez. J’ai vu … oh !

Bud blêmit.

–          Lors de cette opération un commando était allé au fond de l’enfer… Je suis désolé… J’étais en service auprès de l’amirale, dans la salle d’opérations. Elle suivait les commandos dans la salle des générateurs. Elle a sursauté. Je l’ai vue devenir blanche et ses lèvres ont tremblé.  L’écran d’un analyste affichait une image d’un enfant, un truc vraiment moche, l’amirale a dit un truc du genre ‘’Wallace va le payer’’. Juste au moment où un autre analyste a envoyé le vert. Landret a alors ordonné le repli et le lancement de l’Oméga.

–          Les images venaient de ma visu. L’amiral Smith m’a dit que l’enfant s’appelait Ellyra.

La porte s’ouvrit, laissant le passage à un homme jeune, dans une tenue quelque-peu provinciale, l’air plutôt intimidé.

–          Oh, dit-il. Excusez-moi, j’ai l’air d’arriver au mauvais moment. Inutile de vous présenter, monsieur Smith m’a soumis vos dossiers. Vincent Laporte. Je serai votre administrateur.

Alicia enchaîna.

–          Et un autre volontaire pour les cours de discipline mentale. Vous auriez dû dire ‘’bonjour, je m’appelle Vincent et je pense trop fort’’.

–          Bonjour Vincent, dirent ensemble tous les autres humains, hilares. Dniek regarda autour, l’air surpris, mais ne dit rien.

Vincent sourit.

–          J’ai un casque de protection, mais je trouvais peu élégant de le garder branché.

–          Prenez une crêpe et expliquez votre cas s’il vous plaît, dit Natacha.

Vincent se servit.

–          Je sais, reprit-il, que vous êtes tous des vétérans avec les meilleures capacités dans vos domaines et des états de service à faire pâlir n’importe qui. Je n’ai pas ces prétentions, je sors de l’école, je n’étais même pas le mieux noté de ma promotion.

–          Second de la dernière promotion d’Administration Eco politique de Ceta, dit Dniek. J’ai été consulté sur votre dossier, et votre profil était plus sécurisant que celui du major de promotion. Lui est compromis par sa famille.

–          Monsieur Smith disait vouloir un homme neuf, sans ascendant ni passé. Je n’ai fait que mesurer l’ampleur de la tâche, je ne pourrai pas vous dire que faire, juste vous trouver les moyens de le réaliser. Et à part cela fournir une existence légale et administrative à notre unité. J’ai par ailleurs une première enquête que monsieur Smith désire vous confier. Un gros poisson à pêcher dans la périphérie…

Sixième Flotte – L’acrobate

Natacha termina de mettre sa tenue d’entraînement, avant de se connecter sur les systèmes d’information de la police. Devant elle, sa petite salle de sport personnelle s’activait, les agrès se remettant en configuration selon sa commande. Elle s’élança, en vérifiant une nouvelle fois ses paramètres. Tous étaient sur le mode “humain”.  Elle attrapa une barre, tourna dessus, accélérant pour prendre la seconde, au-dessus. Une rotation, et elle retomba sur la première, sur laquelle elle sembla rebondir pour faire une rotation autour de la barre haute.

L’appel arriva alors qu’elle terminait sa rotation. Elle lâcha la barre et retomba quelques mètres en avant, se tenant debout sans faire un pas de plus. Sans quitter la position, elle déclencha la réception.

– Capitaine Romanova, nous avons une alerte en espace profond.

– Je vous rejoins, dit-elle, déclenchant le transfert.

Elle quitta la position, son corps s’affaissant pour retomber dans une position sûre au sol. Un robot sortit d’une niche et se chargea de placer le corps inanimé dans un espace approprié.

Natacha sortit de la remise, dans le central de la Défense Planétaire. Derrière elle, trois corps sans vie attendaient un occupant. La salle de commandement de la Défense Planétaire était purement physique, pas une simulation informatique que les participants auraient pu intégrer dans leur système à réalité virtuelle. Des dizaines d’écrans étaient représentés sur les parois, et l’un d’entre eux en particulier indiquait une activité anormale. Les étiquettes affichaient cent soixante minutes lumière, dans une direction qu’aucune planète n’occultait. Natacha attendit que ses collègues arrivent également, ainsi que le chef de l’unité, le commandant Kalirov.

Constatant la présence de la totalité de ses effectifs, sept personnes, il enchaîna aussitôt.

– Comme vous le constatez, nous avons de multiples échos d’émergence hyperspatiale dans le secteur cinq. Une estimation des systèmes de contrôle donne plus de vingt mille vaisseaux, avec une masse totale excédant les cent millions de tonnes.

– Des insectoïdes, lâcha Igor, la voix blanche.

– C’est bien ce que nous supposons. Nous avons déjà envoyé des demandes de renforts à la flotte, mais nous allons devoir tenir jusqu’à leur arrivée. Ils seront ici dans vingt-quatre heures, nous aurons trois jours à tenir au minimum. Nos calculateurs nous donnent quarante pour cent de chances d’y parvenir. Vous avez une heure pour mettre vos personas à l’abri, pendant que nous avertissons la population. Des questions ?

Personne ne répondit, tous se mettaient à jauger de l’ampleur de la tâche à accomplir.

– Alors, permission de déconnecter.

Les sept agents désactivèrent leurs avatars simultanément, s’affalant sur les chaises et la table.

Natacha se réveilla dans son coffre de sécurité. Le masque de respiration venait de se retirer, alors que le liquide régénérant était absorbé par les parois. Le couvercle avait glissé, révélant la pièce située au-delà. D’un bond, Natacha sauta hors du cyber lit, que certains nommaient cercueil, et se dirigea vers la douche à ultrasons. Son corps, maintenu en forme par les coûteux systèmes de régulation du cyber lit, répondait à merveille, sans ankylose. Presqu’aussi bien que ses drones cybernétiques, se dit-elle.

Sortie de la douche en moins d’une minute grâce au cycle rapide, Natacha désigna une  combinaison à son majordome robotique, et le laissa l’habiller rapidement. De là, elle se dirigea vers sa cour. Son domaine, quoi que parmi les plus petits de la planète, ne comptait pas moins d’une trentaine d’hectares, et était délimité par des petites bandes boisées qu’elle partageait avec ses voisins. En dépit du fait que les Solariens ne se déplaçaient plus in persona, elle avait une aire d’atterrissage délimitée pour un véhicule, où l’attendait un taxi robotisé. Sans autre bagage, Natacha monta dans le véhicule, et se laissa porter jusqu’à Jupiter, la capitale planétaire, située à un millier de kilomètres.

Natacha n’avait jamais vu un tel spectacle : des centaines de véhicules présents simultanément dans le ciel, avec à bord pour chacun une ou plusieurs personas. Le trafic aérien gérait avec efficacité, en dépit du fait que la plupart des véhicules se rendaient au même point : l’abri central. Le taxi la déposa sur une plate-forme déjà bondée, où les gens attendaient patiemment de prendre les ascenseurs vers les silos. Natacha présenta sa carte à un robot de surveillance. Celui-ci lui ouvrit immédiatement une petite porte menant vers un ascenseur prioritaire. Elle entra dans le tube, et commença immédiatement à tomber à grande vitesse, comme suspendue,  vers les profondeurs. La caverne avait été conçue contre les assauts les plus violents que la civilisation Solarienne pouvait concevoir : elle était enfoncée à douze kilomètres sous terre, et les couches au-dessus étaient un mille feuilles de matériaux et de champs divers, destinés à bloquer toute pénétration, fût-ce d’un casse-planète. Suivant un marquage qui apparaissait au sol, Natacha courut dans les couloirs, et se verrouilla dans son alcôve. Elle savait qu’elle n’en ressortirait pas avant la fin des opérations. Aussitôt que l’électrode fut connectée à son système interne, le monde changea de perspective. Elle était de retour dans la salle de briefing, où deux de ses collègues supervisaient des consoles. La production de drones avait été augmentée dans les ateliers; les usines automatiques avaient toutes été réaffectées. L’armement était déjà suffisant, d’énormes entrepôts d’armes étaient prêts en permanence, et des robots se chargeaient de répartir les équipements dans des caches plus petites, bien plus nombreuses. Chaque cache était piégée, pour le cas où l’ennemi s’en approcherait. Ce fut à ce moment qu’un appel externe eut lieu. Natacha le prit sur sa console. L’homme qui appelait depuis un holoportable était jeune et portait des vêtements civils. L’identification indiquait qu’il était le capitaine Peter Hardin, de la VI° Flotte de la Fédération, en permission sur la planète.

– Capitaine Hardin, VI° Flotte, en permission, dit-il. Je suis prêt à assister vos forces aériennes et spatiales lors de la bataille.

– Entendu, Capitaine.  Présentez-vous au centre de contrôle de … mais attendez, vous n’avez pas d’interface !

– Négatif, je pilote directement l’appareil.

– Mais nous ne pouvons pas, enfin, nous n’avons aucun pilote dans nos appareils.

– La Fédération utilise des équipages humains, capitaine. Nous prenons place à bord de nos vaisseaux, et nous assumons toutes les conséquences de cet acte. Et nous ne craignons pas un brouillage des communications.

– Ce n’est pas un risque que nous courons face aux insectoïdes.

– Je les ai déjà combattus sur Aegis et Somler, j’ai une sérieuse expérience de leur manière d’agir.

– Attendez, j’avise.

Natacha regarda les états de service du pilote. Impressionnants, et détestables à la fois. Quatre promotions pour comportement exceptionnel sur le terrain. Trois dégradations pour insubordination, l’une étant directement liée à une promotion. Elle décida d’appeler l’Amirauté pour en référer, ses prérogatives lui donnant le droit de lancer  les recherches. Elle prit un canal hyperspatial prioritaire et composa sa requête. Et fut surprise de recevoir en retour un appel direct. Elle prit l’appel aussitôt, et eut une nouvelle surprise : l’indicatif indiquait un vaisseau de commandement, et la référence indiquait le Du Guesclin, la vedette personnelle de l’amirale Landret. L’écran s’alluma, montrant l’image d’une femme élégante, d’une certaine prestance, dans l’uniforme strict des officiers supérieurs, les barrettes d’amiral de flotte sur la poitrine.

– Mes respects, amiral, je crains qu’il y ait une erreur quelque part.

– Il n’y a pas d’erreur, capitaine. Toute demande ayant trait au capitaine Hardin arrive directement sur mon bureau.

– Je ne comprends pas.

– Vous avez de la chance de l’avoir avec vous, vous ne pouviez pas mieux tomber. Il était en permission sur votre planète où se trouve un de ses amis, lui-même détaché pour former certains de vos pilotes au combat spatial. Il pourrait être un atout majeur dans votre défense.

– Mais amiral, il est seul, et nous n’avons pas de vaisseau adapté au pilotage humain.

– La sixième flotte a envoyé il y a trois mois une escadrille de six chasseurs Spectre et quatre bombardiers Banshee. Notre instructeur a formé vos hommes à les utiliser. Accordez à Hardin la permission de voler, remettez la cabine de pilotage dans son Spectre, et laissez-lui le commandement de cette aile. Il a de bonnes chances de revenir. Quant aux autres vaisseaux, vous les avez cybernétisés, et ils sont sacrifiables.

– Bien amiral.

– J’espère que nous nous reverrons capitaine.

Pensive devant l’écran vide, Natacha rappela Hardin. Celui-ci tourna vers la caméra un regard interrogateur.

– Vous allez avoir la permission de voler. Rendez-vous à l’astroport militaire de Mars, faites-vous identifier, et assurez-vous qu’on vous remonte votre Spectre correctement. Vous aurez le commandement d’une aile complète. Bonne chance capitaine.

– Merci, capitaine.

L’enthousiasme qu’elle avait lu sur le visage du pilote émut Natacha. Hardin était loin d’être un dissimulateur, et on ne pouvait pas tenir le rôle de policier planétaire sans être capable de déchiffrer une expression. Natacha était experte dans ce domaine, comme dans d’autres techniques parallèles de renseignement, comme la lecture directe sur les lèvres, le langage corporel, l’expression du ton de la voix, tout ce que les experts enquêteurs ou  psychologues mandés par l’institut avaient pu enseigner aux policiers de Solaria.

Le terme même de policier était sans doute le plus trompeur : le nom officiel de ce service était Défense Planétaire, ce qui pour un monde aussi fermé donnait en général peu de travail en-dehors des affaires internes. Pour ce qui était de la police, les cas étaient souvent faciles à traiter : en raison d’un haut niveau de vie de la totalité de la faible population, le sort des moins fortunés aurait fait envie à beaucoup des citoyens des autres mondes de la Fédération. Le mode de vie particulier des Solariens, à passer d’un corps cybernétique à un autre en conservant leur corps réel, leur persona en parfaite condition dans un centre médical personnalisé, créait par écho des circonstances défavorables à toute criminalité : tout ce que faisait une personne hors de son véritable corps était enregistré par des machines, et les policiers avaient accès aux données. Eux-mêmes étaient contrôlés par le Citoyen Juge, la conscience artificielle qui gérait la planète. La Fédération avait accepté ce système, en dépit de son étrangeté.

Natacha se souvint des paroles de l’amirale : “Toute demande ayant trait au capitaine Hardin arrive directement dans mon bureau.” Un traitement exceptionnel. Pour un cas exceptionnel ? Elle se remit aux archives militaires du pilote, demandant cette fois ci les détails des actions de guerre qui avaient valu les citations. Le résumé fourni était éloquent. L’absence d’enregistrement direct, ou plutôt leur classification sous le sceau du secret militaire l’était sans doute encore plus. Le jeune homme avait à chaque fois effectué des actions exceptionnellement remarquables, mais dont la teneur ne devait pas être dévoilée. En lisant les comptes rendus des batailles, Natacha eut un frisson. “La destruction de l’unité amirale par l’action d’un groupe de chasse donna un avantage décisif dans la bataille.”

La bataille était lancée, avec ce qu’elle avait de désespéré à ce stade. Les unités d’évacuation avaient mis autant de personnes que possible à l’abri. Hardin avait décollé avec son unité, il était le seul pilote présent physiquement dans son chasseur. Ils étaient allés se cacher à l’écart, dans la ceinture d’astéroïdes, et pendant que leurs appareils étaient éteints et immobiles, les pilotes avaient pris les commandes d’autres vaisseaux de défense.

Les cités s’étaient verrouillées, les villes secondaires ayant été évacuées vers Jupiter ou l’une des capitales régionales.

L’énorme flotte des insectoïdes était arrivée à portée de tir des unités lourdes Solariennes. Les satellites de défense, les vaisseaux lourds, avaient déchaîné un feu nourri sur la flotte ennemie.  Le système de tir, concentrant tout le feu sur une unité majeure à la fois, effaçait de l’espace vaisseau après vaisseau. Pour des humains, même et surtout le Reich, les pertes auraient été militairement inacceptables : Solaria n’était pas prenable par une force conventionnelle.  Pourtant, des unités insectoïdes passaient au-travers de la ligne de feu, et malgré leurs énormes pertes en nombres, arrivèrent à leur propre distance de tir et ouvrirent le feu. Ce fut à ce moment que les stations et les vaisseaux déclenchèrent le tir de leurs missiles. Une nuée de torpilles spatiales jaillit des flancs des vaisseaux, des chasseurs, des satellites de défense, émettant un flux de distorsion brouillant tous les détecteurs à portée, et s’abattant sur la première vague d’unités ennemies. Pendant un instant, la flotte insectoïde avait disparu des détecteurs. Puis elle réapparut, l’air toujours aussi nombreuse et déterminée à avancer. Seules des masses de métal inertes témoignaient de la violence de l’impact.

La station la plus proche des envahisseurs explosa : elle avait subi à son tour la concentration des tirs ennemis.

Les vaisseaux reculèrent, restant hors de portée des vaisseaux assaillants, laissant les stations à leur sort. D’autres assaillants avancèrent, arrivant à portée de tir. Une autre station flamboya brièvement. Puis une autre.

A ce moment, les vaisseaux défenseurs, qui d’ordinaire auraient reculé hors de portée, harcelant les troupes ennemies sans réellement avoir d’impact, lancèrent leur moteurs en accélération maximale, directement vers les unités majeures des attaquants.  Plusieurs d’entre eux arrivèrent au contact, et explosèrent en incapacitant ou endommageant gravement leurs cibles.

Mais la marée continuait de monter. D’autres unités suivirent la première vague alors que la dernière station de défense flamboyait et explosait.

Natacha observait les écrans. Le dernier chasseur télécommandé venait d’échanger son existence contre celle d’une barge de débarquement insectoïde. Solaria n’avait plus de capacité spatiale à l’exception du groupe de chasseurs de Hardin. Mais aucune perte humaine n’avait encore été à déplorer.

Les batteries anti-aériennes des villes venaient d’être mises en action, déversant des torrents d’énergie sur les barges des assaillants. Les puissances étaient si importantes qu’aucune d’entre celles qui tentaient de se poser sur les villes n’arriva en basse altitude. Seules les vagues qui passaient derrière l’horizon pouvaient arriver au sol sans être détruites. Quelques vaisseaux avaient explosé en arrivant dans l’atmosphère, les tirs de missiles ou les chasseurs kamikazes ayant finalement eu raison d’eux.

La bataille durait déjà depuis plusieurs heures. Les insectes avaient renoncé à se poser directement sur les villes, mais avaient commencé à bombarder les installations depuis l’espace. Les senseurs terrestres indiquaient la position de plusieurs armées importantes qui terminaient de se rassembler en-dehors des villes, notamment autour de la capitale. Peu de pertes humaines étaient à déplorer, hormis l’explosion d’une bombe dans un abri. Les forces de secours étaient actives, et s’affairaient à dégager les victimes.

Natacha avait depuis un moment quitté le quartier général, ou du moins, même si le drone qui s’y trouvait n’avait pas bougé, sa conscience se trouvait dans une grande salle virtuelle, représentant les sorties de huit villes différentes. L’une des  sorties, celle de Vénus, s’encadra de vert dans la représentation. Natacha s’avança. Elle était à pied, à l’extérieur de la ville, où un citoyen venait de lui “déposer” ce corps. Un bref regard sur les indicateurs lui indiquait que tout était en place, chargé. Un ordre partit. Natacha se leva. Ou du moins un avatar se leva, se déplaçant au ras du sol de toute la vitesse de son propulseur. Plusieurs centaines d’avatars la suivaient. Chacun était dirigé par un citoyen, dont la véritable persona était cachée dans un abri. Devant, la plaine était noire d’insectes.

Les premiers rayons vinrent de ceux-ci. Tout un groupe de citoyens se mit en position et commença à tirer. Usant de sa capacité à diriger son corps en finesse, Natacha continuait à avancer, jusqu’à voir les “véhicules”. Elle tira une salve de missiles, mais n’eut pas le temps de voir le résultat : un obus venait de déchiqueter le corps qu’elle contrôlait.

Aussitôt, suivant les préférences programmées, Natacha se retrouva aux commandes d’un autre avatar, équipé de la même manière.  Le champ de bataille devant elle était jonché de cadavres d’insectes et de corps désarticulés. Déjà, les renforts, pilotés par les personnes qui avaient perdu leur engin, commençaient à arriver depuis la ville. La tactique des insectes était employée contre eux-mêmes : des hordes de soldats sans peur étaient envoyées sur eux pour effectuer chacun le maximum de dommages avant d’être détruits, puis remplacés. Si puissants qu’ils l’étaient individuellement, les insectes étaient moins armés, moins résistants que les drones des citoyens de Solaria, conçus pour les sports extrêmes, les combats “réels”, et les défis insensés … sans risque pour leurs propriétaires, à l’abri dans leurs casiers. Pour la guerre, les mécanoïdes étaient débridés, leur puissance physique excédait de beaucoup celle des humains qu’ils copiaient.

Natacha avait lancé l’assaut dans la deuxième  vague. Celle-ci avait rapidement dépassé l’avancée de la première, et des véhicules robots s’affairaient rapidement, ramassant des corps détruits pour préparer la production de nouveaux. Le “véhicule” de commandement des insectes était presque en vue. A la manière dont apparaissaient les vagues concentriques d’assaillants, il devait se trouver à peu de distance, mais caché par le “nuage” de phéromones. Natacha leva son lance-missiles.

A ce moment, un canal de communication qu’elle avait laissé ouvert s’activa.

– Zombie Un à Escadre Zombie : activation. Accélérez à vitesse maximale et restez en formation rigide. Notre objectif est la reine de l’essaim.

Apercevant des renforts amenés sur elle par des citoyens, Natacha se jeta sur un groupe d’artilleurs et activa toutes ses armes, emportant l’ensemble du groupe avec l’explosion finale de son corps. Elle se retrouva moins de cent mètres derrière, avec cette fois la possibilité de contempler son œuvre. Son nouveau groupe franchissait déjà la ligne précédente, et entrait en contact avec une nouvelle ligne de défense.

– Largage massif sur l’objectif. Faites tomber cet écran. Zombie deux, suivez-moi. A tous les vaisseaux, go ! go ! go !

Changeant de recette pour une fois, Natacha provoqua un tir massif de son unité en direction du groupe suivant. Les deux groupes de combat restèrent pratiquement soudés l’un à l’autre, s’infligeant des pertes importantes. Mais Natacha suivait l’arrivée de la nouvelle vague de renforts.

– Couvrez le neuf … Largage … Yeeeeeepeeee ! On se tire !

Il y eut un moment de flottement. Les troupes d’insectes venaient subitement de se coucher au sol dans une attitude presque humaine de terreur, avant  de s’immobiliser. Natacha profita du bref moment de répit pour désigner une cible qui venait d’être mise en évidence.

– Sur mon objectif, feu à volonté.

Les deux cents avatars autour du sien changèrent immédiatement de cible. Une volée de rayons et de missiles vola en direction du “véhicule” de commandement, un insecte vivant, de la taille d’une maison, qui explosa littéralement sous l’impact.

– Contrôle feu, Atomiques !

Natacha ressentit immédiatement le résultat de son dernier ordre. Quelque-part dans une base profondément enfouie dans la planète, une gigantesque  machine venait de se mettre en veille. Le champ qui empêchait la fission rapide venait d’être désactivé. Elle sentit dans son radar l’approche d’un missile à une vitesse phénoménale. Il arriva au-dessus de leur position, et elle se retrouva dans la salle de contrôle virtuelle. Deux des autres villes, Terre et Uranus, avaient été nettoyées. Mars était perdue : les insectes avaient noyé la ville sous le feu, et les bases avaient explosé.

Pendant même que Natacha considérait la prochaine destination, Mercure afficha un statut “nettoyé”.

– Alerte sur Jupiter! Fit une voix synthétique, largage important en cours. Toutes les unités dans l’espace convergent sur Jupiter.

Natacha s’incarna dans un avatar sur Jupiter. Au-dessus de la ville, le ciel était écarlate de rayons, de traces de missiles, d’explosions de vaisseaux, d’insectes volants qui descendaient ou tombaient. Les défenses tiraient autant qu’elles le pouvaient, se concentrant pour détruire les plus grosses unités, mais de plus petites, nombreuses, passaient au travers. Programmant le déplacement de ce corps, elle sauta dans un autre, proche d’un point d’impact.

La barge s’écrasa au sol dans un bruit de tonnerre. Elle avait déjà été endommagée par des explosions, mais au moment même où elle toucha le sol, Natacha les vit. Des gigantesques mantes, de trois mètres de haut, armées de leurs fusils à impulsion primaires, mais non moins efficaces. Natacha envoya une salve de missiles dans l’ouverture du vaisseau. Les autres mantes pointèrent leurs armes vers l’origine du tir. Natacha enregistra les impacts sur son écran, puis ses jambes la lâchèrent. Elle envoya une autre rafale avant de se retrouver dans un autre corps, une centaine de mètres derrière.

Dans les minutes qui suivirent, le combat prit un tour plus sauvage, si cela était encore possible. Les défenseurs tiraient en l’air rayons et explosifs, les rues se couvraient de cadavres d’insectes et de drones détruits. Certains toits d’immeubles étaient couverts d’insectes qui tiraient sur les rues en contre-bas et les défenseurs qui montaient pour les contrer. Soudain, un signal d’alerte se fit ressentir “menace sur l’Abri !”.

Natacha se déplaça sur un drone proche. La rue à l’extérieur de l’entrée grouillait d’assaillants. La porte principale de l’abri était attaquée par un groupe, visiblement d’artificiers, qui posaient des engins devant l’énorme blindage. Natacha enclencha les propulseurs de son drone, pour s’abattre au milieu du groupe, toutes armes à cadence maximale, et prit un bloc d’explosifs qu’elle amena quelques mètres derrière, dans la masse d’ennemis. La détonation fut énorme, et Natacha se retrouva cette fois dans la salle de contrôle virtuelle. Un détail sur ses écrans la fit tiquer.

– Contrôle, confirmez les effectifs de drones de l’abri.

– Confirmation, soixante drones actifs, les renforts en préparation seront de six par minutes, sept avec les réparations en cours.

– Il y a bien deux AMI[1] ? Préparez-en une.

– Veuillez confirmer, l’usage d’une AMI vous exposerait à un danger personnel dans ce contexte.

– Confirmation et supplantation des directives. Je sors.

Le cercueil s’ouvrit brusquement, Natacha en jaillit comme au sortir d’un mauvais rêve. Sans prendre le temps de s’habiller,  elle courut jusqu’au hangar proche. Un de ses collègues y arrivait également. Kalirov. Aucun des deux n’avait jamais posé les yeux sur la persona de l’autre, même s’ils s’étaient côtoyés presque quotidiennement depuis dix ans. Un peu gênée d’être vue ainsi, Natacha courut jusqu’à l’échelle qui menait à l’armure. Devant elle, se trouvait une forme vaguement humaine, toute de céramique et métal. Il y avait dans le dos une forme en creux. Natacha se suspendit à une barre, entra dans la trappe, ses pieds descendant dans les jambes de l’engin, sa tête au niveau du torse.

Elle sentit la machine se refermer sur elle, comme pour la broyer, mais au final avec une douceur presque sensuelle, et le désagréable passage de sa respiration en phase liquide. Le système venait d’identifier son implant, et elle put voir le hangar du haut des deux mètres cinquante de l’engin. Elle s’élança en direction de l’ascenseur gravifique, Kalirov sur ses talons. Le système la fit escalader le puits à la vitesse d’une fusée lui sembla-t-il. Une fois en haut, elle vit un robot s’approcher d’elle avec un câble énergétique qu’elle laissa installer. Autant ne pas dépenser d’autonomie trop tôt. Elle et le commandant arrivèrent à temps pour voir les portes blindées de l’abri s’enfoncer. Tous les drones disponibles étaient derrière, tirant un feu continu dans l’ouverture. Un feu intense jaillit de l’autre côté, puis un insecte entra dans l’ouverture par le haut, et explosa. Plusieurs drones furent détruits, et d’autres insectes pénétrèrent dans l’ouverture. À ce moment, tous deux déclenchèrent le feu de leurs canons principaux, au bout de leurs bras.

Cela ouvrit une voie dans les attaquants. Les drones reculèrent, laissant un espace de manœuvre aux AMI. Natacha plongea dans l’ouverture, toutes ses armes en fonction, suivie de près par Kalirov. Les câbles d’alimentation étaient arrivés au bout de leur utilité, et furent éjectés. Au-delà, ils auraient été gênants pour les déplacements. Il était devenu temps d’utiliser les méthodes les plus lourdes. Dans la foulée, les deux soldats franchirent une dizaine de mètres dans la place.  Les drones les suivirent, ouvrant leur champ de feu.

La riposte était forte, également. Un feu nourri se heurtait aux champs, dont Natacha voyait l’énergie baisser rapidement. Pas le temps de jouer. Les éjecteurs de grenades qu’elle avait dans le dos larguèrent toute leur charge en quelques secondes, provoquant des explosions sur toute la place, et enfin elle vit ce qu’elle cherchait, le lourd insecte blindé qui abritait le cerveau de l’attaque. Il lui restait une charge, la plus importante de toutes, et elle allait la poser directement sur la cible.

– Désactivez le champ, cria-t-elle presque dans le micro.

– Attendez, fit une voix. Et soudain elle le vit. Un Spectre était en train de faire un passage à haute vitesse dans la rue, son canon frappant avec une précision remarquable un nombre important de cibles majeures, lui dégageant le passage. Kalirov lui ouvrit le reste de la voie. Il déchargea ses armes autour de sa position sans cesse mouvante, et elle plongea sur le véhicule, découpant le générateur de champ avec la lame de force qui venait de jaillir de son bras.

Derrière, elle sentit son officier en difficulté. Plusieurs insectes avaient sauté sur son AMI depuis le haut de l’immeuble. Il y eut une explosion. Natacha avait dégagé la charge qu’elle portait dans son dos, derrière ses réservoirs de grenades. Un objet oblong jaillit depuis son dos, qu’elle attrapa et fourra littéralement dans la gueule de l’insecte porteur. “Atomiques !”  cria-t-elle dans son interface, et sentit immédiatement la coupure du champ planétaire.

Elle regarda autour d’elle. De toutes parts, même vers le haut, des insectes affluaient. Certains semblaient hésiter, comme si des ordres contradictoires étaient donnés, entre détruire la bombe et détruire l’intruse. Elle ne pouvait plus sauter assez loin. Alors, elle l’entendit à nouveau.

– Sautez haut !

Elle s’exécuta immédiatement. Vit presqu’au ralenti l’aileron du Spectre qui la frappa durement au genou, l’accélération immédiate sur l’aile de chasseur spatial, jusqu’au moment où elle sentit ses systèmes coupés par le champ de l’explosion nucléaire.

Tout d’abord, elle ne reconnut pas le lieu. Il semblait si paisible, par rapport au tumulte de la bataille. Pendant toutes ces heures, le monde lui avait semblé avoir tourné au cauchemar, au bruit, aux rafales incessantes, aux contrecoups des impacts sur les nombreux drones qu’elle avait sacrifiés. Des insectes devant, des alliés derrière. Et là, elle gisait dans un lit médicalisé, un ensemble de systèmes complexes orbitant autour d’elle.

Une clinique de reconstruction. Elle remarqua le champ de forces qui rendait son environnement stérile.  Puis quelque-chose bougea à la périphérie de sa vision. Elle se tourna vers la forme. Hardin.

– Les médecins me disent de vous conseiller de parler par votre interface, cela vous coûtera moins d’efforts.

– Merci pour le coup de chasseur-stop. C’est fini ?

– Oui, la flotte est arrivée. Le nettoyage est en cours sur le sol.

– Où sommes-nous ?

– Dans l’Intrépide, vaisseau amiral de la VI° Flotte. Vous avez peu de places en clinique de reconstruction, alors on a embarqué quelques-uns des blessés.

– Kalirov ?

– Négatif.  Vous êtes nommée commandant, et chef de votre unité.

– Cette place devrait revenir à Orlov, il est plus à l’aise dans l’organisation, la représentation, la bureaucratie. Je suis un agent de terrain.

– Et un formidable combattant, Romanova, fit une voix féminine. J’ai une autre option pour vous, si vous me permettez de vous l’exposer.

– Amiral, c’est un  honneur inattendu …

– Laissez tomber le protocole, je vous prie. Hardin, restez, cela vous concerne.

– Bien,  Thérèse.

– Pas nécessairement à ce point-là, dit-elle, l’air faussement courroucée.

Natacha trouva une caméra dans la chambre qui répondait à son interface. Elle pouvait voir ses interlocuteurs sans tenter de contorsion dans ses entraves.

– Je vous écoute.

– Je ne vais pas vous exposer le dossier ici, je vous demande juste d’y réfléchir. Je monte une équipe, avec l’amiral Smith, de la Police Interstellaire. Nous aurons besoin des meilleurs éléments de la Fédération. Cette équipe travaillera sur le terrain, et sur des dossiers secrets. En seriez-vous, en tant que membre détaché de votre unité ? Je vous laisse y réfléchir pendant votre rétablissement. Quant à vous Hardin, votre majorité supposée vous donne à priori le droit de décider. Si vous voulez des précisions, vous avez un accès prioritaire à mon bureau.

Elle sortit. Natacha et Hardin se regardèrent au travers du champ.

– Elle sait ce qu’elle veut, dit le pilote.

– C’est sa réputation, même sur une planète aussi désespérément isolée que la mienne.

– Alors engagez-vous, vous verrez du pays!

– Ce n’est sans doute pas une mauvaise option. J’espère seulement que cela me donnera le droit de voir les enregistrements de vos batailles.

– Ah, ça ? Oh, il suffit juste d’anticiper un peu et d’oser avancer jusqu’à une ouverture obligeamment laissée dans le vaisseau amiral ennemi, genre hangar à vaisseaux, pour déposer une prune explosive en direction des moteurs ou des centrales énergétiques.  Même pas de l’atomique ou de l’antimatière, ça ne marche jamais ces trucs-là. Avec les insectes c’est du gâteau, ils placent leurs centrales à fission à l’écart des habitacles, tant ils détestent la radioactivité…

[1] Armure à Motricité Intégrée : char d’assaut ou robot de combat individuel d’aspect vaguement humanoïde.